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                    LEON GARD FACE

                                 A

           LA PEINTURE NON FIGURATIVE

 

   LEON GARD a écrit quelque deux cents articles dont chacun ou presque est une pièce dans le procès qu'il intente à l'art non-figuratif. Ces articles parurent dans une demi-douzaine de revues ou en préface de ses catalogues d'expositions et s'échelonnent sur une quarantaine d'années. Le journal Apollo, fondé par le peintre lui-même, en publia la plus grande partie de 1946 à 1957. On a conservé en outre des cahiers ou l'artistes notait ses réflexions et un opuscule intitulé  Réfutation du Cubisme  .  Avant d'exposer les grandes lignes de ce réquisitoire, il convient de rappeler brièvement où en sont les choses au moment où Léon Gard entame la plus grande bataille de sa croisade, c'est-à-dire à l'heure de la création du journal Apollo, en 1946.

   A cette époque, les principales tendances picturales modernes ont une quarantaine d'années. L'Abstrait, le Cubisme, l'Expressionnisme, etc., achèvent de se développer dans une atmosphère de révolution culturelle où les théories picturales se mêlent à des réflexions d'ordre littéraire, philosophique, religieux ou social et de laquelle la provocation, la mystification et, enfin, la spéculation commerciale ne sont pas toujours absents.

   Les chefs de file de ces divers mouvements sont largement en faveur auprès des sphères officielles des Beaux-Arts et de la Critique spécialisée malgré des réticences isolées et sporadiques. Ils sont à la mode et les quelques scandales qu'ils suscitent encore sont davantage recherchés que subis. Les marchands misent sur eux et déploient à leur intention toutes les ressources de la publicité. Les commandes affluent chez la plupart d'entre eux pour des décors de Théâtre ou de cinéma, pour des illustrations d'ouvrages littéraires : Raoul Duffy est chargé de peindre les décors pour "La Fiancé du Havre" de Salacrou ; en 1946, Fernand Léger exécute une grande mosaïque pour la façade de Notre-Dame d'Assy ; l'année précédente, Picasso, au faîte de sa gloire, était invité d'honneur au Salon d'Automne, tandis que deux ans auparavant, la Presse annonçait la mort des deux grands instigateurs de l'Abstrait : Mondrian et Kandinsky ; Rouault intente un procès aux héritiers du marchand Vollard pour récupérer sa production dont il brûlera ostensiblement trois cent quinze pièces en public. L'UNESCO vient de naître et va bientôt charger Moore, Mirò, Picasso de décorer la maison de l'UNESCO à Paris.

   S'attaquer à l'art non-figuratif ou déformant c'était donc s'en prendre à forte partie, contrarier des intérêts multiples, froisser des amours propres influents.

Léon Gard a 45 ans. Par rapport aux pontifes de l'art non-figuratif, il est plus jeune d'une génération. Il ne se réclame d'aucun mouvement. Tous les "ismes" modernes l'agacent et comme leur joug est par trop pesant, il s'insurge: au diable les "ismes"! Il n'y a que la bonne et la mauvaise peinture et le seul étalon en la matière, celui de toujours et à jamais, c'est l'imitation de la nature, tout le reste n'est que littérature déplacée. Trois ans auparavant, il écrivait à son ami Louis Metman :

   Il n'est pas dans les habitudes de l'époque de poser sérieusement la question de la justice en matière d'appréciation artistique: il y a longtemps que le plan sur lequel se doit placer l'art a cessé d'être défini; aujourd'hui, on est un grand talent, ou l'on n'est rien, selon la bonne ou la mauvaise volonté de chacun; en la matière chacun fait la loi à sa convenance: dans ces conditions, je ne vois pas de législation possible à l'usage de l'ensemble. Cette façon de voir est erronée, car il y a bien une preuve en art: la justesse d'une forme, d'un ton, sont des signes infaillibles de maîtrise, et il n'y en a guère d'autres. Certes, on pardonne des erreurs, des faiblesses dans une oeuvre où la vérité éclate par endroits; bien plus, on sent de la tendresse pour ces erreurs, ces faiblesses qui sont le signe très sensible d'un débat pathétique entre l'homme et Dieu. Mais si aucune vérité ne vient luire, il ne reste plus qu'erreur et faiblesse, et je ne vois pas qu'avec cela seulement on puisse faire une oeuvre d'art. Ainsi, le problème me paraît à moi posé fort clairement: ce qui ne veut pas dire que je vais en convaincre tout le monde; mes raisons n'en prévaudront pas moins un jour; elles sembleront alors toutes simples et toutes évidentes, mais elles viendront un peu tard, sans doute, pour que je puisse en jouir.

   Il dit encore : L'erreur de la peinture depuis plus d'un siècle est d'être cérébrale au lieu d'être picturale. Voilà son crédo, et c'est autour de celui-ci que va s'articuler sa campagne.

Léon Gard rappelle que de tout temps l'art consista à imiter la nature, que l'admiration que l'on voue aux belles oeuvres d'art va, d'une part, à leur beauté intrinsèque qui réjouit la vue selon les lois immuables de l'harmonie qui règlent de la même façon l'Art et la Nature; d'autre part, au génie de l'artiste chez lequel on reconnaît une vision extraordinaire du monde sensible jointe à une habileté non moins prodigieuse à traduire cette vision. Ce deuxième point est la part spécifiquement humaine dans l'art, et ce qui rend l'admiration qu'on accorde à celui-ci différente de celle que nous inspire la seule nature; il justifie du même coup suffisamment l'imitation de cette dernière en art pour qu'il ne soit pas utile d'aller chercher une nouvelle formule en dehors de celle-ci, comme le voudraient les peintres non-figuratifs ou déformants, lesquels s'appuient sur trois arguments généraux : vanité de l'imitation pure en art puisque la nature reste supérieure à la copie qu'on en fait, caducité de l'imitation puisque l'invention de la photographie permet de faire aussi bien et même mieux dans ce domaine, nécessité en conséquence de trouver une formule d'art où l'artiste ne soit pas un "vil copiste" mais un véritable créateur.

   Arguments que réfute Léon Gard.

   Certes, admet-il, les ouvrages de la nature, dans l'absolu, sont supérieurs à ceux de l'art. Mais poser ainsi le problème pour en déduire que l'art doit s'affranchir de l'imitation de la nature est un sophisme, car la peinture et la sculpture ne se proposent pas de remplacer la nature.

  On doit faire de l'art exactement comme on cherche à s'améliorer, c'est-à-dire à comprendre les grandes choses et non pour entrer en compétition avec la nature, avec Dieu.

   L'intérêt qu'offre, pour l'humanité, l'homme qui se rapproche par quelque côté des grandes leçons de la nature, en l'occurence l'artiste, n'est rien d'autre que l'intérêt qu'offre un pasteur dans son domaine. L' artiste n'est que le pasteur des arts. La joie qu'apporte son oeuvre est celle que donne la confiance dans les connaissances d'un homme.

   Deux choses rendent l'objet d'art inhabituel, singulier, passionnant: il est statique, d'une part, et il est composé d'autre part, de matières autres que celles des objets naturels. Alors que les objets naturels remuent ou changent d'aspect, l'objet d'art, immobile et toujours semblable à lui-même, est spécialement conçu pour s'offrir à notre besoin contemplatif. De plus, fabriqué dans une matière différente de l'objet imité, il pose le problème de la matière maîtrisée, modelée par l'homme, problème où s'évalue exactement l'effort extraordinaire d'une main exceptionnellement habile conduite par un oeil et un esprit pénétrants.

   Ces deux conditions qui suffisent à rendre l'objet d'art unique n'impliquent donc nullement la déformation de l'objet réel, au contraire, c'est le respect à cet objet qui donne à l'oeuvre d'art sa signification, son importance et qui en fait un admirable instrument à mesurer la valeur de l'observation humaine.

   Pouvoir offrir aux hommes le livre de la nature pour leur joie et la culture de leur esprit, tel est le privilège de l'artiste, à condition que son livre ne soit pas mensonger.

  Pour la photographie, Léon Gard nie avec verve qu'elle reproduise fidèlement la nature.

   L'inexactitude de la meilleure des photographies a même quelque chose de tellement flagrant pour le véritable observateur, que l'on ne peut que constater la facilité particulière avec laquelle on croit plutôt les choses fausses que les choses vraies pour peu que les fausses aient une apparence grossière de vérité: faut-il répéter que les différents plans, dans une photographie, sont tous faux, relativement à la vision humaine, trop flous ou trop durs, les uns par rapport aux autres et qu'il est impossible de les régler. Si par malheur on place une main en avant, elle est d'une grosseur monstrueuse, ce qui n'est pas dans la nature ni dans notre oeil. De plus, la photo est impuissante à exprimer les différentes matières. Photographiez une fleur, une orange, une grappe de raisin, un épiderme fin et transparent: la fleur est en celluloïd, l'orange est noire, la grappe de raisin ressemble à celle que nos grands-mères mettaient sur leur chapeau, et la peau la plus diaphane deviendra un parchemin sans aucune sensibilité ni luminosité. Et si vous dites après cela que la photo est fidèle, c'est que vous n'êtes pas exigeant. Enfin, la traduction des couleurs en valeurs est toujours inexacte en photographie: selon les systèmes, les couleurs blanchissent ou noircissent et créent un déséquilibre total. Quant à la photo en couleur et la photo en relief, considérées comme un admirable progrès, elles montrent les mêmes faussetés que la photo plane et monochrome, avec cette différence que dans un cas ces faussetés sont mises en relief, et dans l'autre sont mises en couleur.

   [...] Reprocher à une peinture d'être d'une exactitude photographique est une critique absurde et ambiguë, car en réalité c'est comme si l'on disait que cette peinture est d'une fidélité superficielle et toute relative, ou encore qu'elle est nette et précise sans être très exacte, alors qu'on prétend dire au contraire qu'elle est trop exacte, ce qui est dénué de sens parce que le fait d'être exact, dans aucun cas ne saurait être assimilable à une faute ou à une erreur.

   Pour tout dire, il faut bien en venir à reconnaître que c'est l'oeil humain qui pour nous est l'absolu, puisque c'est lui l'arbitre en matière de vision quelle qu'elle soit.

   Or, si l'oeil humain est considéré comme le plus juste, et il n'y a pas moyen d'y contredire à moins de donner sa démission d'homme, il s'ensuit que c'est le meilleur oeil entre les yeux humains qui reste l'arbitre suprême en matière de justesse visuelle sur la terre, et ce ne peut donc être l'appareil photographique.

  Ayant démontré que l'imitation de la nature en art est valable et que les deux premiers points de contestation des peintres déformants ou non-figuratifs sont fallacieux, il démontre qu'elle est seule valable jusqu'à preuve du contraire, et leur pose cette question : Quel est votre critère en art ? Il note qu'il est aussi impossible aux uns de dire selon quelle loi ils déforment qu'aux autres de dire par quel critère ils remplacent la réalité.

   Les anciens garantissaient leurs oeuvres par une espèce d'étalon or qui était la fidélité dans la reproduction de la nature. Vous déclarez cet étalon périmé : en admettant que vous ayez raison, il faut supposer, puisque vous continuez d'exercer les Beaux-Arts, que vous l'avez remplacé. Il vous en faut un, vous ne pouvez pas vous en passer : parmi les oeuvres nées de votre école, comment distingueriez-vous celles qui sont réussies de celles qui ne le sont pas ? Or, cet étalon neuf, je ne sache pas que vous nous l'ayez jamais fait connaître.

   Non seulement il faut un critère en art, affirme Léon Gard, mais ce critère doit pouvoir se vérifier : d'où la nécessité des règles, ces règles dont les non-figuratifs ou les déformants s'affranchissent sous prétexte que le génie ne doit pas être bridé et que l'art est affaire de sentiment.

  De ce que les règles ne suffisent pas pour produire un chef-d'oeuvre, répond Léon Gard, on a tiré ce sophisme: que les règles sont inutiles, et que le sentiment suffit.

   En réalité, ce n'est pas des véritables règles qu'on a voulu parler, en créant un malentendu plus ou moins volontaire, mais des recettes académiques, des routines du maniérisme. Quant aux véritables règles, on conçoit qu'elles indisposent fortement ceux qui sont incapables de s'en servir, car non seulement ils les discréditent, n'ayant la force ni le talent d'en faire usage, mais ils les redoutent et les haïssent parce qu'elles font voir leur imperfection.

   Tous les hommes de génie du passé ont recherché les règles pour diriger leur génie: Apelle, Protogène, Léonard de Vinci, Albert Dürer, Titien, Rubens, Poussin, et combien d'autres. [...]

   Enfin, l'omnipotence des règles est telle que ceux qui les ignorent s'y conforment, s'ils sont bien doués, sans s'en apercevoir. C'est même ce phénomène d'instinct, d'intuition qui a fait dire que puisque les gens de talent peuvent faire de bons ouvrages en ignorant les règles et que, d'autre part, ceux qui les savent ne peuvent, sans talent inné, en produire que de mauvais, il est inutile aux uns comme aux autres d'apprendre des règles. Mais les grands génies que j'ai cités, que tout le monde reconnaît comme tels, y compris les adversaires des règles, ont-ils été des sots de chercher les règles pour les destiner aux artistes? Et des sots encore ceux qui les ont adoptées? Annibal Carrache montrait-il de la stupidité en disant que le traité de la peinture de Léonard de Vinci lui aurait épargné vingt ans de travail s'il l'avait lu dans sa jeunesse?

   Enfin, il devient de plus en plus évident que la publication des règles est utile à la société en général, parce qu'elles constituent le critérium indispensable pour choisir les ouvrages, le barrage pour contenir le flot de la médiocrité. *

   D'ailleurs, Léon Gard remarque que si l'on a supprimé les lois, les juges sont toujours là (critiques d'art, jurys de concours, etc.) et qu'on ne peut qualifier cela autrement que de monstruosité .

* Ces grandes lois de la peinture, Léon Gard les rappellera dans un article intitulé: Des Règles de l'Harmonie des Couleurs et des Volumes. "

Dans cette espèce de nihilisme des arts plastiques propice à l'éclosion et à l'essor de toutes les médiocrités envieuses et présomptueuses, de tous les arrivismes sans vergogne, Léon Gard met en cause la responsabilité de certains littérateurs: comme le poète Apollinaire qui, s'il ne fut pas le créateur du cubisme, en fut au moins le principal inspirateur, prétendant, grâce à son prestige littéraire, régenter un domaine qui n'est pas le sien en y introduisant des considérations philosophiques en totale contradiction avec les principes mêmes de l'art pictural.

Léon Gard démontre que l'idée essentielle du Cubisme est une révolution réligieuse ayant pour but de faire de l'homme une divinité dans la mesure où il consent à en prendre conscience, où il ose rompre avec la nature, dont le culte doit être considéré selon Apollinaire, comme le plus grand obstacle à l'accomplissement de cette révolution.

Après avoir dénoncé l'orgueil délirant d'un tel postulat, où, comme il le rappelle, "qui veut faire l'ange fait la bête", Léon Gard souligne l'incohérence qu'il y a pour l'homme à renier la nature par les moyens mêmes que la nature lui a fournis et pour les Cubistes à renier l'instinct visuels par des travaux où l'oeil est le principal artisan et le premier juge.

Lorsqu'André Malraux écrit, dans "Psychologie de l'art", que les décorateurs romans "se refusent à l'imitation", Léon Gard proteste que c'est là une affirmation toute gratuite, car rien ne prouve, ni même rien n'indique, qu'ils s'y refusaient, puisqu'il n'existe pas - du moins que je sache - un écrit quelconque témoignant de leur préméditation de ne pas imiter. Par contre, si l'on s'en fie aux simples apparences, sans aller chercher midi à quatorze heures et sans faire de littérature, leurs gaucheries, leur raideur, leurs disproportions, semblent provenir davantage de leur incapacité à imiter parfaitement que de leur volonté délibérée de ne pas imiter.

Puis il s'élève énergiquement contre les prétentions abusives des déformants ou des non-figuratifs à se prévaloir de certains grands peintres du passé en en faisant des précurseurs du Cubisme, de l'Abstrait ou de l'Expressionnisme (on s'arrange toujours avec les morts, dit Léon Gard, ils ne nous font jamais de reproches, ils ne nous infligent jamais de démentis; on leur fait dire ce que l'on veut car peu de gens sont en mesure de relever les abus de prosopopée). Qand il lit pour la énième fois sous la plume d'un critique d'art que "les peintres d'origine cézanienne ramènent les forces multiples de l'univers physique au cube, au cylindre, à la pyramide et leurs composants...", Léon Gard explose:

   Voyons, ce n'est pas sérieux. Jusqu'à quand les critiques d'art affirmeront-ils ex-cathédra des choses qui ne sont pas vraies, feront-ils dire aux artistes des choses qu'ils n'ont pas dites, leur prêteront-ils des intentions qu'ils n'ont jamais eues? Jusqu'à quand nous infligera-t-on cette définition absurde, cette fausse affirmation, qui veut que les Cubistes soient des cézanniens? On sait pourtant ce qu'en pensait Cézanne lui-même: "Tout cela ne compte pas, ce sont des farceurs" disait-il à Emile Bernard, en parlant de ses prétendus continuateurs, qui, en réalité, mettaient leur médiocrité à la remorque du nom de Cézanne, brusquement célèbre [...] Ni ses oeuvres, ni aucun propos recueilli de sa bouche ne permettent de faire de Cézanne le père du Cubisme, tout au contraire puisque sa seule formule était l'imitation sur nature . Il disait en effet: "il faut de l'imitation, et même un peu de trompe-oeil, cela ne nuit pas si l'art y est". Il disait encore: " copier la création me suffit, ceux qui ont cru imaginer se sont abusés eux-mêmes". A la fin d'une discussion où Emile Bernard l'avait agacé par des théories assez abstraites, il lui cria: " Sur nature!" et lui tourna le dos [...] Etre Cubiste au nom de Cézanne, c'est comme si l'on était contre le catholicisme au nom du Pape, pour Goliath au nom de David, contre les Tables de la loi au nom de Moïse, pour Caïn au nom d'Abel [...] Non seulement ceux qui prétendent s'apparenter à Cézanne en faisant du Cubisme sont des aberrants, ou plus gentiment, comme aurait dit lui-même Cézanne des farceurs, mais encore ils sont forcés, pour les besoins de leur argumentation, de donner Cézanne pour le contraire de ce qu'il était. Selon moi, Cézanne est un grand peintre qui a effectivement réalisé la plus grande partie de ce qu'il voulait réaliser. Selon d'autres, il ne l'a pas réalisée. Mais qu'il ait réalisé ou non ne change rien à l'affaire, et sa position en face du problème de l'art n'en est pas moins la même: Cézanne tendait tous ses efforts à copier la nature le plus dévotieusement qu'il pouvait et sur le " motif" . Il est flagrant, par contre, que les Cubistes rejetaient la nature conformément à la formule d'Appolinaire qui, lui, était le véritable inspirateur du mouvement cubiste.

   Léon Gard reviendra souvent, pour le contester vivement, sur l'accaparement du nom de Cézanne par les Cubistes.*

Si les Cubistes ont fait de Cézanne leur porte-drapeau, Van Gogh, Gauguin, et même Delacroix et Ingres ont été revendiqués ( toujours abusivement souligne Léon Gard ) par d'autres mouvements professant la déformation de la nature et se réclamant du "droit à l'inexactitude", comme disait Delacroix.

   Ce fameux droit à l'inexactitude, Léon Gard expliquera maintes fois qu'il est pétri de malentendus, et que s'il a donné lieu à bien des aberrations de la part de peintres avides de formules commodes propres à masquer leur impuissance, certains grands peintres eux-mêmes ne sont pas exempts de reproches, qui leur ont fourni ces formules sommaires et maladroites.

   D'abord, Léon Gard veut éclaircir cette notion d'exactitude ou d'inexactitude en art et souligne que dans ce domaine la seule exactitude qui compte vraiment est l'exactitude plastique :

   Qu'un artiste se livre aux inventions inspirées par son tempérament, ou qu'il demande à l'exactitude de l'observation littérale de la nature de lui fournir tous les éléments de son oeuvre, il sera grand si cette oeuvre contient une somme suffisante d'exactitudes plastiques.

  Mais Léon Gard est conscient que le terme " plastique" est un adjectif qui, aussi approprié qu'il soit, a le défaut d'être souvent employé par nombre d'imbéciles ( pour employer le mot cher à Bernanos pour qualifier les cuistres ) écrivant sur l'art, qui s'arrangent de façon à ce qu'on ne sache plus du tout ce qu'il veut dire, car ils s'en servent froidement pour désigner une peinture plastiquement indéfendable.

Aussi précise-t-il :

J'entends par exactitude plastique qu'une main soit bien une main, un visage bien un visage, qu'un bouquet de fleurs soit bien comme dans la nature, une explosion de couleurs éclatantes et raffinées et de formes exquises, que la pomme, que le raisin soient ceux qu'on mange, que le chat, le chien, le cheval aient la forme et le pelage de ceux qu'on peut voir sous le soleil, que les oiseaux aient leur plumage soyeux et multicolore, que l'eau soit l'eau, que le ciel soit le ciel, que la pierre, que la soie semblent bien être ce qu'elles sont, que le bois vivant soit distinct du bois mort, etc. Voilà des exemples, selon moi, d'exactitude plastique dans la peinture de tableaux.

   En veut-on dans l'art décoratif? Voici les vitraux de Chartres ou de Bourges, qui sont aussi beaux, et ce n'est peu dire, qu'un champ diapré de fleurettes multicolores et, comme lui, merveilleusement harmonisés.

   On en peut dire autant de la tapisserie à la Licorne et des admirables tapisseries du XV° que nous a montrées l'exposition des Tésors de Vienne. Comparez les vitraux de Chartres avec les bariolages féroces du XIX° ou de quelques uns du XX°. Comparez la Licorne avec certains hideux cafouillages qu'on ose aujourd'hui tisser sous les auspices du Gouvernement au musée des Gobelins...Ah! non, ceux-ci n'y sont pas dans l'exactitude plastique, et c'est tant pis pour eux et pour nous!

   Bref, une oeuvre plastique est vraie dans la mesure où elle applique les lois de l'harmonie plastique dont la nature offre le suprême exemple.

   Ainsi, quand Léon Gard prône la " copie", l'imitation de la nature, les choses doivent être claires: cela ne signifie pas que l'artiste n'ait jamais le droit de modifier ou de transposer ce qu'il a sous les yeux pour le bien de son oeuvre. En revanche, il lui est interdit de prendre cette position à la légère:

   La licence que se donne ainsi un artiste ne se justifie qu'avec des dons énormes et un tact infaillible et encore ne doit-il pas en abuser sous peine de tomber dans le balbutiement ou l'hérésie. [...]

   Ainsi, les libertés qu'ont très prudemment prises les grands artistes de modifier telle ou telle partie de ce qu'ils voyaient, ne doivent pas être considérées comme un point de départ, une porte timidement ouverte qu'il est permis d'ouvrir plus largement, mais comme une grande audace dont il serait téméraire de se croire trop vite capable.

   Cela posé, Léon Gard étudie l'exemple de Van Gogh dans ce qu'il a de légitime mais aussi de néfaste.

Comment ne pas trouver émouvante l'énergie avec laquelle Van Gogh, qui devait devenir fou, lutte pour rester équilibré dans son art, alors que tant d'autres aujourd'hui se donnent une peine inimaginable pour paraître insensés? En 1885, il écrivait: " Je conserve de la nature un certain ordre de succession et une certaine précision dans le placement des tons, j'étudie la nature pour ne pas faire des choses insensées, pour rester raisonnable, mais il m'importe moins que ma couleur soit précisement identique à la lettre, du moment qu'elle fasse beau sur ma toile comme elle fait beau dans la vie ..." Bien que ces réflexions soient écrites par un Hollandais dans un français incorrect, elles sont suffisamment claires.

   Elles signifient que pour que les couleurs" fassent beau" sur un tableau comme elles font beau dans la vie, il est nécessaire de ne pas les reproduire littéralement telles qu'on les a sous les yeux au moment où l'on exécute son tableau. Cette règle va tellement de soi qu'il devrait être presque inutile de l'énoncer et je me demande pourquoi elle fut et est encore l'objet de si violentes polémiques. Quand on passe dans la rue, la beauté d'un sujet ( telles fleurs dans un vase, je suppose ) vous a frappé. Vous cherchez à en retrouver les éléments, mais les éléments reconstitués à l'atelier n'expriment pas tout à fait votre sensation première: ce sont bien les mêmes fleurs, mais le vase dont vous disposez a une forme, une matière, une couleur différentes, les fleurs ne reçoivent pas la même lumière qu'à l'endroit où vous les aviez admirées, le fond n'est pas le même, etc. A force d'arranger vos fleurs et ce qui les entoure vous pouvez parvenir à vous rapprocher beaucoup de votre première vision, mais il y manque encore quelque chose: ce quelque chose vous pouvez l'y mettre si votre souvenir est très vif et votre technique très pure, et il est bien évident que dans ce cas-là vous aurez contrevenu à l'exactitude de la reproduction littérale de ce que vous aviez devant les yeux en faisant votre tableau. Il peut aussi se faire que dans un aspect de la réalité que vous trouvez admirable vienne malencontreusement s'interposer un objet qui gâte tout: pylône, poteau télégraphique, construction quelconque, arbre mal placé, etc. Aucun artiste véritable ne vous dira que vous n'avez pas le droit de supprimer ce pylône, de modifier la valeur ou la couleur de tel objet qui détruit votre ensemble, et comme le faisait Corot d'ajouter un arbre qui n'est pas précisément dans votre champ visuel, car ce genre de modification a précisement pour but de conserver toute sa pureté, tout son éclat, à la chose vraie qui vous a frappé. Enfin, vous pouvez vous trouver devant un ensemble d'objets dont la couleur ou la forme vous paraissent pouvoir constituer les éléments d'un tableau. Parmi ces objets qui vous donnent satisfaction dans l'ensemble, il s'en trouve quelques uns dont le ton ne s'amalgame pas à l'harmonie générale, mais que vous ne pouvez enlever sans tout détruire. Que faites-vous alors? Vous vous efforcez en les peignant, de les transposer pour les faire participer à l'harmonie. Encore une fois, vous avez contrevenu à la réalité littérale de la reproduction, et encore une fois, aucun artiste ne vous en blâmera ; d'ailleurs, transposition n'est pas inexactitude mais au contraire exactitude exprimée dans une autre gamme.

Il est bien évident qu'en art l'exactitude qui compte est celle des nuances et des oppositions, les autres sont sans importance. Et c'est bien là, je crois, la pensée de Van Gogh citée plus haut: " Il m'importe moins que ma couleur soit précisement identique à la lettre, du moment qu'elle fasse beau sur ma toile comme elle fait beau dans la vie."

   Mais où le malentendu surgit, c'est à partir du moment où certains se recommandent de Van Gogh, et de bien d'autres, pour justifier leur prétention arbitraire de ne rien peindre qui ne soit inexact de valeur, de forme et de couleur, et surtout lorsqu'ils affirment que l'art ne commencent qu'à partir de l'inexactitude.

   Je voudrais qu'on cessât de jouer continuellement sur ce mot d'exactitude, de laquelle on s'efforce depuis quelques années de faire une bête noire des artistes.

   On peut manquer à l'exactitude par le petit côté ou par le grand. Manquer à l'exactitude des petites choses peut être négligeable; ce peut être recommandable dans la mesure où ce manquement aux choses petites favorise les grandes: cela ne veut point dire qu'il ne faut d'exactitude en rien. Si je ne me trompe, l'exactitude est, en dehors du sens de ponctualité, l'état de ce qui est conforme à la vérité. Il s'ensuit qu'il n'est aucune vérité sans exactitude, et que par conséquent un tableau ne contenant aucune exactitude ne contient non plus aucune vérité. Et enfin, qu'un tableau ne contenant aucune vérité n'a aucun poids.

   Pour moi, j'avoue que les effets qui me ravissent le plus dans les tableaux de Van Gogh sont des effets que je remarque constamment dans la nature et que je suis émerveillé de voir traduits par ce génie profond et délicat. Même les effets qui pourraient, à première vue, être jugés tout à fait inventés, comme par exemple la berceuse, possèdent des harmonies naturelles savamment appliquées. Dans ce dernier cas Van Gogh se range dans les grands décorateurs comme les verriers du Moyen Age, les émailleurs, les céramistes hispano-mauresques. Il n'a rien trouvé de nouveau après eux, et l'on peut dire que tous les grands décorateurs ont retrouvé aussi les lois des harmonies naturelles pour les appliquer de diverses façons à l'embellissement du décor de la vie.

   Cela dit, j'en arrive à l'aspect de Van Gogh par lequel je pense qu'il fut un désastreux exemple pour beaucoup de peintres. Il s'agit de l'époque où commencent à apparaître dans ses tableaux des déformations excessives, des lignes tortueuses et flamboyantes. Le bon Cézanne lui dit un jour sans malice et sans prévoir la catastrophe:" Sincèrement, vous faites une peinture de fou." Il faut bien avouer que c'est la vérité; Van Gogh gardait au fond de son esprit une lézarde terrible et cette disposition s'aggravant finit par donner à ses oeuvres un aspect insolite. Cette évolution pathologique ne diminue pas la grandeur du peintre. Je pense même que le cas de cet être appelé, guetté par un autre monde, prêt d'être à jamais englouti par lui, n'étant plus pour ainsi dire qu'à demi sur la terre et conservant à travers le naufrage son génie unique de peintre, a quelque chose de grandiose et de solennel.

   Mais c'est pourquoi cela ne s'imite pas. Or, lorsqu'on voit des quantités de peintres qui ne sont ni fous ni de génie s'appliquer à singer le fou génial, en surenchérissant sur les extravagances, on ne peut s'empêcher de trouver la comédie assez antipathique, sans parler des oeuvres qui sont fort laides et ennuyeuses.

Enfin, Léon Gard passe en revue l'héritage de Gaugin.

   Le groupe dit de Pont-Aven est sorti tout entier de cette recette de Gauguin: Comment voyez-vous cet arbre? Vert? Mettez donc le plus beau vert de votre palette; et cette ombre? plutôt bleue? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Divers mouvements qui ont succédé eurent encore pour point de départ des paroles de Gauguin: Ne copiez pas trop d'après nature. L'art est une abstraction. Et encore: Vous connaissez depuis longtemps ce que j'ai voulu établir: le droit de tout oser. On est confondu de voir que des mouvements picturaux célèbres aient été suscités par des propos aussi sommaires. Mais à la reflexion, on s'étonne moins; les formules de Gauguin offrent le genre de séduction qui agit le plus sur les gens: faciles, grandiloquentes, puérilement révolutionnaires, elles flattent ce penchant des hommes pour les recettes mirifiques, en même temps que leurs instincts de garnements déchaînés qui se saoulent d'indiscipline.

   Je ne prétends point que Gauguin n'était pas un grand artiste, ni que ses idées étaient absurdes et charlatanesques. Il était magnifiquement doué, et la plupart de ses oeuvres sont belles. Quant à ses idées, je les crois remarquables et contenant toujours une part de précieuse vérité. Malheureusement, elles étaient si médiocrement exprimées qu'elles créent facilement l'équivoque. Elles furent surtout maladroitement interprétées par des suiveurs qui en firent des axiomes à la fois pédants et bornés et dont on sait très bien qu'au fond du coeur il se moquait. Non, je ne fais pas le procès de Gauguin, et surtout celui de ses chefs-d'oeuvre. Mais je veux souligner que de l'immense tourbillon des manifestations picturales tapageuses de ces quarante dernières années, il ne reste de valable qu'un petit nombre d'oeuvres individuelles, c'est-à-dire qui sont le fait, non pas des idées, mais des dons: car ce ne sont pas les idées sur la peinture qui font de bons tableaux, mais le don qu'on a reçu de savoir peindre.

   Qu'on n'abuse pas de cette profession de foi pour me faire dire que je nie l'enseignement: je le respecte au contraire infiniment. Rien n'est plus souhaitable qu'un enseignement sain.

   Certes, encore une fois, la première condition est d'être doué, car à quoi bon cultiver un terrain stérile? Néanmoins, aussi doué qu'on soit, une indication judicieuse peut éviter ou faire vaincre une difficulté, ou raccourcir la route. Par contre, je suis épouvanté à l'idée des ravages que provoque un enseignement à la fois confus et subversif. Prêtant à l'équivoque, il ne transmet pas aux véritables intéressés ce qu'il peut contenir d'utile, tandis qu'il devient fallacieux pour les autres et fait naître des ambitions présomptueuses et folles dans les esprits les moins organisés, parfois, pour la production d'une oeuvre d'art, en leur faisant croire à une formule-clé qui ouvre tout. C'est ainsi que pour un seul homme de talent, on voit proliférer à côté des écoles, des groupes, des tendances qui n'offrent qu'un vain et désolant tumulte.

   Peut-être ne faut-il pas s'attrister outre mesure sur les erreurs et les désordres acquis: ils portent leurs enseignements, ils nous montrent ce qu'il faut éviter.

  Il est évident que si Gauguin avait été plus intelligible dans l'énoncé de ses principes et si, étourdiment avouons-le, il ne les avait pas proposés comme devant détruire les conceptions passées, y compris l' impressionnisme, nous n'aurions pas connu cette longue époque où régna la tyrannie du saugrenu, c'est-à-dire, selon les définitions imprudentes de Gauguin:" le droit de tout oser." Je ne m'attarderai pas sur la question de savoir si notre sens critique s'est mieux aiguisé au spectacle d'expériences absurdes, s'il nous fallait cette épreuve pour nous inspirer un élan plus vif vers le vrai. Ce que je sais, c'est que nous avons été longuement opprimés par une atmosphère d'aberrations, et que nous serons heureux d'en sortir.

   Il nous faudra donc, bon gré mal gré, réfuter ceux qui, à tout propos, brandissent Gauguin, son appel à la transposition, à la déformation, au droit de tout oser, etc.

   Mais venons en à la fameuse théorie des couleurs. Elle se résume ainsi: si vous avez un vert moyen, un bleu moyen, mettez un vert vif, un bleu vif. Quoi, est-ce là tout? Mais oui, c'est tout. Il s'agit, en somme, de monter tous les tons afin d'obtenir une sonorité plus grande, mais en maintenant la même harmonie entre eux. Le précepte est d'une application facile, trop facile, hélas! C'est pourquoi tant de gens l'ont adopté, et pourquoi les résultats furent mauvais: on montait bien les tons tant et plus, mais on maintenait rarement l'harmonie entre ces tons, car pour cela il fallait être Gauguin, ou l'équivalent. Considéré dans l'abstrait, ce precepte a ceci de juste qu'il nous rappelle qu'il y a une loi de l'harmonie des couleurs établissant que, quelque soit le sujet d'une peinture, elle doit être au premier abord harmonieuse par ses couleurs: ainsi, il est bien vrai que le vitrail, oeuvre de couleur par définition, prend toute son éloquence à une distance où l'on ne distingue plus que le jeu des couleurs. Mais le précepte a ceci de faut qu'il ne voit que la sonorité et néglige un côté considérable de la peinture: la finesse des rapports entre les tons fort peu colorés, et ce genre de jouissance est détruit si d'un gris bleu vous faites un bleu; que deviendraient avec la théorie de Gauguin, les merveilleux gris de Corot? Le précepte a encore ceci de faut qu'il laisse croire trop volontiers qu'il suffit de tout barbouiller de couleurs vives pour faire oeuvre de peintre. Gauguin donnait une licence sans y joindre le moyen de contrôle. Non seulement, il ne le donne pas, mais encore il le supprime, en décrétant qu'on a le droit, bien plus, le devoir de déformer la nature, et que, par conséquent, la copie est condammable. Là, le conseil devient tout à fait exécrable. Il n'est aucun cas, en effet, où il ne soit pas excellent de copier littéralement la nature, même pour celui qui exerce un art ne consistant point dans sa reconstitution, par exemple, un architecte, un décorateur, un tapissier, un verrier, etc. Il n'est pas un morceau de nature quel qu'il soit qui n'offre un parfait exemple d'harmonie de couleurs, de lignes, de volumes. Donc, plus un artiste est appelé par sa spécialité à ne pas faire oeuvre d'imitation absolue, plus il lui est salutaire d'exécuter des copies d'après nature, afin que son souvenir soit bien imprégné des grandes lois qu'il lui faudra appliquer avec maîtrise. Il doit transposer et, pour transposer, il lui faut savoir d'abord parfaitement "jouer" dans le ton original. Quant au genre de peinture qui consiste à imiter littéralement, c'est certainement le plus ardu qui soit, car il ne laisse guère place à la fantaisie, laquelle est souvent synonyme d'accommodement.

   Mais lorsqu'on imite exactement, diront certains, que devient la personnalité? La personnalité, dans ce cas, répondrons nous, est pour le moins dans la technique, laquelle varie avec chaque artiste comme varie son écriture. Copiez un morceau de littérature scrupuleusement, phrase à phrase, mot à mot, sans omettre un accent, ni une virgule: ne verra-t-on pas cependant par votre écriture que la copie est de vous? Evidemment, la comparaison est valable à ceci près qu'alors que la copie de la page d'écriture est facile et banale, il devient au contraire original et savant de copier l'oeuvre de Dieu: les prodigieux portraits de Memling, Fouquet, Van Eyck, Rogier Van der Weyden, étaient-ils oui ou non des copies exactes? Sont-ils oui ou non des oeuvres originales?

   Quant à vouloir créer un monde à part, en marge ou en dépit du réel, c'est une entreprise orgueilleuse, aussi impuissante que la Tour de Babel à s'élever jusqu'aux cieux: cela finit toujours par la confusion des langues.

   Au lieu d'apprendre à mépriser et à torturer cette réalité dont nous tirons pourtant tout ce que nous sommes, nous devrions plutôt nous efforcer de la mieux regarder, de la mieux comprendre. Elle est plus généreuse que nous: quand nous l'injurons, elle nous fait vivre; que serait-ce si nous l'aimions? 

                                               

                 

     

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