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Apelle et Cézanne
Par Léon Gard
On a fait dire à Cézanne, après sa mort , beaucoup de choses. On ne s’est pas gêné pour transformer tendancieusement ses propos (notamment pour justifier l’imposture du cubisme), de façon à lui faire dire le contraire de ce qu’il a dit. Il adorait la nature qu’il plaçait au dessus de tout, et était obsédé par le désir de l’exprimer en peinture, tandis que les cubistes la haïssaient et ne songeaient qu’à la contredire et à l’annuler (voir les aphorisme d’Apollinaire, point de départ du cubisme, dans sa brochure « Les peintres cubistes » ). Non seulement on a interprété les paroles de Cézanne, mais on lui en a prêté qu’il n’a pas prononcées.
Pourtant, il en est une qui est bien authentique : « Ce qui me manque, c’est la réalisation. »
En effet, sauf quelques tableaux d’une grande puissance et d’un grand raffinement pictural qui sont presque réalisés, l’œuvre général de Cézanne est un échec continuel de réalisation, à cela près que ces échecs sont des triomphes relativement aux « réussites » d’un Bouguereau ou d’un Meissonier, parce que ceux-ci, en peinture, n’avaient rien à dire ou, pour employer une formule moderne un peu galvaudée, aucun « message » à nous apporter : les véritables amateurs d’art ne s’y trompent pas et préfèrent un chanteur qui fait parfois un « couac », mais leur procure d’autre part une intense émotion d’art, au chanteur à la voix froide qui ne manque jamais la note, mais manque toujours au sentiment musical. Le cas de Cézanne, impuissant à réaliser tout à fait, est celui de Van Gogh et même de Renoir : ils ont mal réalisé — bien qu’avec un immense talent — d’admirables visions .
Cézanne rencontra Vollard, connaisseur nul mais spéculateur intelligent, peu après la controverse vive soulevée par le legs Caillebote à l’Etat, en 1884, et dans lequel se trouvaient deux Cézanne. C’était le moment précis où les tableaux de Cézanne ne valaient encore rien, commercialement, commençaient pourtant d’être cités avec estime dans certains milieux artistes. Conseillé par Pissarro et Renoir (les peintres sont quelques fois meilleurs prophètes, quand ils ne sont pas jaloux, que les autres augures officiels). Vollard acheta donc très bon marché un grand nombre de tableaux de Cézanne ; c’est ainsi que le nom de Cézanne parvint, après sa mort, et la spéculation aidant, à une célébrité mondiale. Au reste, il y eut des Cézanne inconnus, comme par exemple José Mange, peintre toulonnais, qui commit l’impertinence de ne jamais « monter » jusqu’à Paris : je ne m’y étendrais pas car ce n’est pas mon propos.
S’il eut existé un peintre à l’époque de Cézanne ayant à la fois des conceptions de la peinture aussi haute que celle de Cézanne et le don de les réaliser jusqu’au bout, c’est lui et non Cézanne, non Van Gogh, non Renoir, qui atteindrait par ses œuvres les prix les plus élevés du monde.
Ce peintre complet est-il possible? Voit-on dans l’histoire de la peinture quelque chose d’approchant? Certes, nous en voyons de très grands, et qui ont réalisé ce qu’ils cherchaient beaucoup mieux que Cézanne. Mais leurs recherches n’ont pas souvent l’ampleur totalitaire (identité du dessin et de la couleur) de celle de Cézanne. Léonard de Vinci est probablement un spécimen de ces peintres qui ont réalisé des problèmes transcendants de peinture, mais l’obscurcissement de la peinture à l’huile ne nous permet pas de nous faire une idée suffisante de l’éclat du peintre qui, chez lui, était certainement très grand.
Les écrivains grecs et latins, notamment Pline l’Ancien, nous désignent plusieurs peintres qui paraissent représenter la grandeur des recherches unies à la perfection de la réalisation : Protogène, Apelle, Zeuxis. Il ne reste pas, hélas, de vestiges des œuvres de ces artistes, mais les descriptions qu’en font les écrivains qui les ont vues sont éblouissantes, et montrent leurs auteurs comme des sortes de demi-dieux. Si les bouleversements millénaires n’avaient pas complètement détruits ces ouvrages, s’ils étaient chronologiquement plus près de nous, comme, par exemple, ceux de Léonard de Vinci, nous nous en ferions une idée exacte, car les peintres grecs possédaient une formule de peinture à la cire — aujourd'hui perdue, malgré les recherches passionnées — qu’on appliquait dans la décoration des vaisseaux, et d’une fixité si grande qu’elle n’était altérée, dit Pline, « ni par le soleil, ni par le sel de la mer, ni par les vents » (nec sole, nec sale, ventis que corrumpitur). Ce procédé de peinture à la cire (probablement mélangée d’un gluten) transmis par les Grecs aux peintres romains, par exemple dans les peintures d’Herculanum et de Pompeï, maintient en effet cette fraîcheur miraculeuse, et si, au lieu des peintres romains de la décadence, des oeuvres d’Apelle apparaissaient, quel enchantement pour nous, mais aussi quel procès des œuvres modernes n’ouvriraient-elles pas?
Car, tandis que le public — même cultivé — est déconcerté par certaines baigneuses de Cézanne (exceptionnellement belles picturalement, mais ratées esthétiquement), l’homme grec de la rue admirait l’Aphrodite Anadyomède d’Apelle, peintre favori d’Alexandre le Grand, et gloire de l’art de son temps. Ainsi, le miracle rêvé s’accomplissait : l’élite et la masse tombaient d’accord. Ainsi, le cercle infernal moderne dont on fait, ne pouvant en sortir, une mystique absurde exigeant que ce qui plaît à la masse déplaise à l’élite, était un dilemme inconnu des admirateurs d’Apelle.
Cézanne n’a-t-il pas rêvé d’être le Apelle ou le Protogène des temps modernes, lui qui disait en toute modestie et en toute vérité : « ce qui me manque est la réalisation. J’y arriverai peut-être, mais je suis vieux, et il se peut que je meurs sans avoir touché à ce point suprême »?

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