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DE GILLES DE RETZ A APOLLINAIRE
Par Léon Gard
J’entends par vampirisme dans l’art non pas une représentation au moyen de l’art de scènes de vampirisme, ce ne serait là qu’une forme normale d’art traitant un sujet spécial. Je n’entends pas davantage le vandalisme, l’iconoclastie, qui n’ont rien de nouveau. J’entends au contraire par vampirisme dans l’art un cas tout à fait nouveau : celui consistant à s’exercer sur l’art à des pratiques qui ressemblent à celles que le vampire — l’homme-vampire, cela va sans dire, et non la chauve-souris exotique — expérimente sur des êtres humains.
Le vampirisme, c’est-à-dire le plaisir d’égorger, d’étouffer, de mutiler, est heureusement fort rare, et ses causes profondes restent inconnues : nous le définissons seulement comme une des plus horribles formes des mauvais instincts.
Une des plus saisissantes figures du vampirisme est, sans contredit, celle de Gilles de Retz, qui aurait servi, dit-on, de modèle aux personnages légendaires de Barbe-Bleue et de l’ogre du Petit-Poucet.
Le personnage, à l’origine, n’est, hélas! pas celui d’un conte. On a même sur lui des informations positives. Ce qui le caractérisait est un orgueil à la fois satanique et enfantin, astucieux et primaire; croyant à Dieu et au diable, il ne les considérait pourtant que comme de puissants chefs avec lesquels il restait possible de ruser. Bref, il s’efforçait de séduire le diable en lui adressant prières et offrandes, pour acquérir les biens de ce monde, mais d’autre part, craignant Dieu et son jugement, il composait avec lui et se conformait soigneusement aux pratiques religieuses, croyant ainsi l’amadouer, le duper et se réserver une place au paradis. C’est du moins sous ce jour assez extraordinaire que Michelet peint Gilles de Retz : « Le misérable croyait avoir attrapé à la fois le diable et Dieu. Il ne niait pas Dieu, il le ménageait, croyait corrompre son juge avec des messes et des processions ».
A mon avis, ce qu’il y a de plus particulier dans ce caractère, c’est ce plaisir de détruire, de mutiler et aussi de duper, de jouer au plus fin. Gilles de Retz invoquait les démons, Michelet dit : « Il les priait de lui accorder l’or, la science et la puissance… » et encore : « Il fallait à ces ennemis du Créateur… le contraire de la création, la dérision meurtrière de l’image vivante de Dieu, Retz offrait parfois à son magicien le sang d’un enfant, sa main, ses yeux et son coeur ».
Ainsi, il existe de cette sorte d’êtres négatifs qui prennent délibérément parti pour ce qui est, en fait d’action, le pire de ce qui se puisse imaginer : c’est comme un idéal à rebours. On comprend, évidemment, que ce soit la norme des démons : plus on fait de mal, plus on est dans la règle.
Pourtant, la petitesse de Gilles de Retz, malgré son énormité dans le crime, c’est sa profonde dissimulation qui révèle qu’il n’était pas parfaitement sûr de lui, ce sont ses ruses ridicules pour tromper Dieu avec « des messes et des processions ». En un mot, la grande faiblesse de ceux qui trompent, c’est d’être préoccupés de se faire passer pour sincères, hommage terrible et involontaire à la sincérité qui aboutit toujours à sa conclusion inéluctable : quand Gilles de Retz ne put plus nier, il se mit à pleurer et fit son horrible confession.
Et quel rapport, direz-vous, offre le cas de Gilles de Retz avec ce que vous appelez le vampirisme dans l’art ?
J’avoue que, pour moi, je suis frappé de l’analogie à chaque trait de Gilles de Retz.
Commençons par la différence, et disons tout de suite que, dans l’art, le vampirisme ne s’exerçant que sur le plan des images et non sur le plan de la réalité, n’est pas judiciairement un délit, car la part de suggestion maléfique qu’il contient n’est pas suffisamment définie pour être soumise à une juridiction.
Mais, sauf la différence des plans, quelle ressemblance!
Gilles de Retz se plaçait sous l’inspiration des démons. Or, si l’on admet que le principe démoniaque est la contradiction du principe divin, c’est-à-dire que les démons, au sens où l’entendaient les pères de l’Eglise, sont les ennemis du Créateur, du bien, selon la morale laïque, sont équivalents du mal principe de destruction opposé au bien principe créateur, si l’on admet, enfin, que le mal, opposé du bien, aspire au « contraire de la création, à la dérision meurtrière de l’image vivante de Dieu », comment nier que certains tableaux de Picasso, par exemple, s’apparentent à la même inspiration, sur le plan esthétique, que les monstruosités de Gilles de Retz sur le plan de la réalité, bref, que Picasso ne traite, en peinture, la créature de la même façon que Gilles de Retz la traitait effectivement ?
« il croyait avoir attrapé à la fois le diable et Dieu. » N’y a -t-il pas là l’explication de certains retours de Picasso à la créature normale ? Ces retours avaient-ils pour but de prouver au public qu’il savait, s’il voulait, évoquer la créature normale, ou bien de ne pas rompre tout à fait avec la créature de Dieu ? Après tout, que lui importe le public : la façon dont il l’a méprisé montre suffisamment qu’il ne s’est pas mis sur le pied de le renseigner sur ses mobiles. Et puis, ses œuvres dans lesquelles la créature de Dieu, exceptionnellement, n’est pas massacrée, ne prouvent pas ce qu’il faudrait prouver au public : à savoir qu’il est capable d’évoquer la créature de Dieu aussi bien que les plus grands dans ce genre, car il s’y montre en réalité médiocre. Il faut donc plutôt croire que s’il est revenu à la créature réelle, c’est que, par moments, pris de vertige, il craint de trop s’enfoncer dans un satanisme irrémédiable et de s’y perdre tout à fait.
Picasso, je crois, a décoré des couvents et des chapelles : faut-il voir là l’équivalent des messes et des processions de Gilles de Retz, ou bien l’équivalent de « chanter l’office de la Toussaint en l’honneur des malins esprits », comme en eut un jour la fantaisie le sire de Laval pour, d’une part, contenter la fureur impie des démons, tout en faisant une politesse à Dieu ?
Tout cela paraît bien extravagant, direz-vous. Je m’en excuse, mais les précisions ci-dessus indiquées sur Gilles de Laval, seigneur de Retz, sont bel et bien historiques et extraites du procès de Gilles de Retz déposé aux archives de Nantes. Quant aux tableaux de Picasso ou de ses adeptes, sont-ils moins extravagants que ce que je viens d’évoquer et n’a-t-on pas pour l’un comme pour les autres la même question angoissée : pourquoi tout ceci ?
Gilles de Retz, dira-t-on, était une espèce de fou, et les artistes auxquels vous faites allusion ne sont rien de semblable, on les connaît et beaucoup les apprécient comme les gens les plus fins, les plus cultivés, les plus agréables à vivre.
Je n’ai rien à opposer à cela que ce portrait de Gilles de Retz extrait encore des archives de Nantes : « C’était un seigneur de bon entendement, belle personne et bonne façon, lettré de plus, et appréciant fort ceux qui parlaient avec élégance la langue latine ».
Loin de moi l’idée de vouloir donner certains artistes ultra-modernes comme des personnages socialement dangereux à la façon d’un Gilles de Retz, et j’espère que dans l’esprit de mon lecteur, il n’y aura pas la moindre confusion là-dessus.
J’ai seulement voulu dire qu’ils me paraissent montrer, dans le domaine de l’art, le même goût pour le massacre que Gilles de Retz dans la réalité, et que si celui-ci, au lieu de commettre effectivement des meurtres, les avait transposés en théories plastiques, il aurait fait des œuvres ressemblant à certaines de celles que nous voyons aujourd’hui.
J’ai voulu dire aussi que le mystère dans lequel veulent s’envelopper ces artistes abscons évoque trop celui qu’affectionnent ceux qui n’ont pas la conscience tranquille, et leur dévotion à l’art n’est pas tellement plus convaincante que chez Gilles de Retz la dévotion à Dieu.
J’ai voulu indiquer, enfin, que cette espèce de malice et cet orgueil enfantin de vouloir attraper les gens, y compris Dieu, que l’on observe dans Gilles de Retz, est une forme d’esprit qui se retrouve chez certains personnages à l’origine des mouvements abscons modernes tels qu’Apollinaire, qui écrivait : « Nous avons des droits sur les paroles qui font et défont l’Univers », et, soufflant le poison du malin sur l’âme des artistes : « Trop d’artistes aiment encore les plantes, les pierres, l’onde ou les hommes… Le peintre doit avant tout se donner le spectacle de sa propre divinité ». Sous le prétexte fallacieux de faire parler le poulpe, Apollinaire osait lever sur lui-même un coin du voile dans cet aveu à peine déguisé :
« Le Poulpe,
« Jetant son encre vers les cieux,
« Suçant le sang de ceux que j’aime
« Et le trouvant délicieux,
« Ce monstre inhumain, c’est moi-même ».
On le voit, Apollinaire se donne lui-même le nom de « monstre inhumain » : on ne peut pas moins faire que de le croire, et il apporte plus d’eau à mon moulin que je ne le demandais.
En résumé, je crois, tout bien pesé, en parlant de vampirisme dans l’art, ne pas tomber dans l’exagération ni l’invraisemblable, puisque, à proprement parler, je n’invente rien et ne fais que rassembler des matériaux jusqu’ici séparés; en outre, j’apporte peut-être une explication plausible à une sorte de manifestation qui s’est toujours dérobée à toute véritable explication, et c’est là un avantage qui a son prix.
Et puis, — j’hésitais à le dire car c’est pénible, — on n’a pas le droit d’oublier que ces gens se présentent comme destinés à faire disparaître, artistiquement parlant, tous ceux qui voient et sentent autrement qu’eux. Cette prétention et cette férocité ne sont dues qu’à l’extrême débonnaireté qu’on leur a montré, à la gentillesse qu’on a mis à chercher à comprendre », alors qu’eux, sans rien entendre, prenant notre courtoisie ou notre nonchalance pour leur triomphe, poursuivent leur rêve de massacre, évoquant la terrible expression de Michelet désignant Gilles de Retz : « La bête d’extermination ».

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