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Deux grands poètes :
Deux mauvais critiques d’art
Par Léon GARD
O n a l’habitude de considérer Théophile Gautier et Baudelaire, et particulièrement ce dernier, comme ce qu’on appelle d’une façon hyperbolique, des maîtres de la critique d’art.
Au cours d’une discussion sur l’art, les opinions s’affrontent, le débat s’anime, les divergences s’affirment, les contestations passionnées s’élèvent, le brouhaha se fait, puis, quelqu’un jette, par exemple, une phrase de Baudelaire : alors, chacun s’arrête et écoute, défèrent, comme si l’on venait de retrouver le fil perdu. J’ai moi-même ressenti ce respect car je suis fort sensible à l’éclat d’une chose bien dite. Pourtant, on ne refuserait pas un peu plus de clarté dans l’affaire, et l’on aimerait à vérifier si cette admiration ne contient pas une part de préjugé favorable à l’écrivain, au poète de génie, et si elle est entièrement fondée relativement aux problèmes posés.
Pour traiter certaines questions fondamentales peut-être faudrait-il souhaiter la médiocrité littéraire voulue des Sulpiciens, lesquels, comme le dit Renan, « voient à merveille la vanité et les inconvénients du talent et s’interdisent d’en avoir », dans la mesure où l’on conçoit que les mots doivent servir à éclairer les choses, et non à les fausser ; fût-ce brillamment.
Considéré de ce point de vue, que doit être par définition un maître de la critique d’art?
Est-ce un écrivain qui, prenant pour thème l’art plastique, produit des écrits d’une forme littéraire éclatante ? Je ne le pense pas, car ce résultat honore la littérature, mais n’aide pas à la compréhension des beaux-arts. Le maître de la critique d’art sera plutôt celui qui, capable de juger la qualité d’une œuvre d’art, saurait en même temps exprimer son jugement par écrit, comme par exemple, Léonard de Vinci ou Delacroix.
Si l’on admet donc que la première qualité d’un critique d’art est un bon jugement des œuvres d’art, peut-on penser que Théophile Gautier et Baudelaire étaient suffisamment bons juges en la matière pour y être classés maîtres ?
Sans doute doit-on reconnaître qu’en général ils n’avaient pas le goût plus mauvais que beaucoup d’autres. Sans doute, Théophile Gautier était-il capable, lorsque Ingres avait atteint soixante-dix ans, d’écrire qu’il était un grand peintre, mais toute personne intelligente, même sans grand jugement pictural, aurait pu arriver à la même conclusion en se basant sur un certain nombre de points de repères qu’un homme fournit toujours au bout d’une longue carrière. Mais à côté de ce jugement équitable, et qui correspondait à la probabilité, combien de jugements erronés sur lesquels il faut fermer les yeux si l’on veut maintenir intact le prestige du « prophète »! Par exemple, il citait, en 1855, à l’occasion de l’Exposition Universelle, parmi les plus grands peintres français, Meissonier, Decamps, Aligny, Rousseau… et il oubliait Corot, duquel il disait, plus loin, au cours d’un compte rendu plus détaillé : « Corot est aussi un paysagiste de style », tandis qu’il décerne à Aligny cet éloge enthousiaste : « Peu de tableaux nous ont impressionné autant que la Vue de l’Acropolis d’Athènes ». Il écrit encore : « Comme il sait agrafer au sol un arbre par ses racines, en faire monter le tronc élégant comme une colonne antique et en arrondir en chapiteau la couronne de feuillage ! Comme il modèle fermement les terrains semés de grosses roches et plaqués de mousse ! Comme il sculpte la ligne dentelée des horizons ! Comme il élève par larges assises les plateaux des montagnes ! Comme il étend les nuages en archipels sur l’azur des cieux ! » Pour quel génie, grands dieux, tous ces points d’exclamations? C’est pour M. Bellel. Vous ne connaissez pas M. Bellel? Moi non plus. Personne ne connaît M. Bellel. Pourtant, Théophile Gautier conclut : « …ce que nous pouvons affirmer, c’est que dans ce tableau M. Bellel atteint la perfection et défie la critique. » Théophile Gautier découvre un autre grand peintre : « M. Belly nous paraît appelé au plus brillant avenir : la haute futaie de Fontainebleu est presque un chef-d’oeuvre ».
Qu’est, en tant qu’appréciateur, Théophile Gautier, sinon un opportuniste intelligent et brillant ? N’écrit-il pas de Meissonier que tout le monde sacrait grand homme : « M. Meissonnier (sic) peut affronter dans les galeries le voisinage des Metzu, des Miéris, des Gérard Dow, des Netscher et des hollandais les plus précieux, non qu’il les ait imités ou copiés, mais parce qu’il les égale en perfection. Cette planche d’or sur laquelle sont fixés comme les émaux les sept ou huit chefs-d’œuvre qui composent son exposition, il faudrait la couvrir plusieurs fois de billets de banque pour l’emporter, si aucune de ces fines peintures appartenaient encore à l’artiste ».
Et l’on pense en lisant cela que ce n’est pas la peine d’être un des plus grands poètes de son temps pour exprimer sur un peintre médiocre une louange si brutalement pécuniaire.
On voudrait supposer que Théophile Gautier était un peu bénisseur par bonté et qu’il voulait éviter de peiner. Ce n’est pourtant pas cela qui l’inspirait, car il ne craignait pas « d’assommer » Courbet de la façon suivante : « M. Courbet, sous prétexte de réalisme, calomnie affreusement la nature », puis : « Juan Valdès Leal, le peintre de cadavres, dont les tableaux font boucher le nez aux visiteurs de l’hôpital de la Charité à Séville, n’a pas une palette plus faisandée, plus chargée de nuances vertes et putrides ».
Quand à Baudelaire, il n’hésitait pas à s’engager avec un tantinet d’exagération romantique en opinant que Delacroix « est décidément le peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes ». Il est même tellement répandu que le grand homme de Baudelaire, en peinture, est Delacroix que beaucoup sont fermement convaincus qu’il l’a découvert. Il n’en est absolument rien. Baudelaire, chez qui, il faut reconnaître une honnêteté intellectuelle qu’on trouverait difficilement aujourd’hui avoue en toute simplicité que le premier grand admirateur de Delacroix dans un journal c’est …Monsieur Thiers, qui écrivait dans le constitutionnel de 1822 : « Je ne crois pas m’y tromper, M. Delacroix a reçu le génie ».
Pourtant, ce n’est pas Thiers qui passe pour le prophète, c’est Baudelaire, et l’on se demande bien pourquoi? Certes il a dit de Corot des choses excellentes à une époque où Corot n’avait que quarante-neuf ans (quelle perspicacité!): « M.Corot peint comme les grands maîtres ». Pourtant, il admirait davantage Théodore Rousseau duquel il écrivait, le comparant à Corot : « Si M. Théodore Rousseau voulait exposer la suprématie serait douteuse, M. Théodore Rousseau unissant à une naïveté, à une originalité au moins égales un plus grand charme et une plus grande sûreté d’exécution ». Il est vrai qu’à cette époque Baudelaire était un bébé-critique car il n’avait que 24 ans. Par contre, en 1855, 10 ans plus tard, il écrivait de David : « David, cet astre froid… » et de Ingres : « M. Ingres peut être considéré comme un homme doué de hautes qualités, un amateur éloquent de la beauté, mais dénué de ce tempérament énergique qui fait la fatalité du génie », et en 1859 : « M. Ingres est victime d’une obsession qui le contraint sans cesse à déplacer, à transposer et à altérer le beau ». Mais s’il morigénait Ingres, il n’en avait pas moins exprimé un immense enthousiasme pour William Haussoullier : « Que M. William Haussoullier ne soit point surpris d’abord de l’éloge violent que nous allons faire de son tableau… ».
Et l’on pourrait continuer de cueillir de ces sentencieuses sornettes tant chez Théophile Gautier que chez Baudelaire aussi facilement que des pommes sur un pommier. Il est visible que tout cela est fait d’enfantillages ou d’incohérences et néanmoins on persiste à nous le proposer comme des appréciations transcendantes.
Théophile Gautier et Baudelaire ont, certes, montré souvent une grande perspicacité en matière d’art sur le plan des idées générales c’est-à-dire en esthéticiens, mais non en connaisseurs d’œuvres d’art plastique, ce qui est tout différent.
Théophile Gautier a dit, par exemple, des choses extrêmement spirituelles et justes sur la critique, notamment celles-ci : « Ne serait-ce pas une chose à faire que la critique des critiques, car ces grands dégoûtés qui font tant les superbes et les difficiles, sont loin d’avoir l’infaillibilité de notre saint père. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus grand format. Leurs bévues historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, etc… ». Ce jugement est judicieux, mais on est étonné que Théophile Gautier reproche aux critiques leur outrecuidance à trancher magistralement des questions où ils se montrent manifestement incompétents, alors qu’il fait exactement de même en se permettant de donner le martinet à Courbet, ou en osant comparer ceux « qui prennent le Pirée pour un homme » à ceux qui prennent « Paul Delaroche pour un peintre », ce qui est un trait spirituel, mais dénué de probité.
Pour Baudelaire c’est pis : il est le créateur de l’exécrable critique moderne : ignare, insolente, incohérente, tranchante, délibérément à côté du sujet et ne payant qu’avec des mots. Cette critique-là, maniée par Baudelaire est brillante et absurde; maniée par des médiocres elle est imbécile et odieuse.
Qu’imagine-t-on, en effet, que puisse produire dans les esprits sans dons cette formule que Baudelaire propose pour celle de la critique idéale : « pour avoir sa raison d’être la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizon ».
Dans la pratique, on ne le voit que trop, le résultat de cette critique c’est que, sous prétexte d’horizon ouvert, toutes les âneries ont droit de passage. D’ailleurs, à y regarder de près, la formule de Baudelaire correspond à reconnaître que si la critique n’est pas extravagante elle n’a plus aucune raison d’être, car elle équivaut alors à des lapalissades, comme par exemple que le peintre doit bien peindre et bien dessiner.
Mais cela ce n’est ni un Théophile Gautier ni un Baudelaire qui peut nous l’enseigner, car ils sont habilités en poésie, non en peinture, et bien qu’ils se fussent intitulés critiques, ils n’ont pas eu assez de sens critique pour faire oraison et s’apercevoir de leur lacune.
Les seuls qui soient, à mon avis, capables d’écrire utilement sur l’art plastique sont, je l’ai dit et je le répète, des artistes plastiques capables en même temps d’écrire, tel que : Vinci, Michel-Ange, Dürer, Hogarth, Constable, Delacroix, Fromentin, et d’autres encore, non parce qu’infaillibles, mais parce qu’aptes à traiter réellement et savamment leur sujet.
Bien qu’au demeurant, il ne soit peut-être indispensable d’écrire sur l’art plastique que dans la mesure où il est devenu nécessaire de redresser les absurdités répandues sur ce sujet par la littérature, puisque Rubens, qui écrivait excellemment, et dont l’œuvre épistolaire est considérable, ne s’est pourtant pas donné la peine d’écrire sur les principes de la peinture.

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