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        Essai sur l’art de notre temps

                     Par Léon Gard

 

Charles Maurras disait que la littérature de notre temps est déliquescente. Il accordait, cependant, des beautés accidentelles à la décadence.

La peinture a-t-elle, encore maintenant, de beaux crépuscules ou bien, telle la mouche du coche, en est-elle arrivée à ces périodes vides et tintammaresques qu’on voit dans l’Histoire.

Si l’on fait la part du contentement de soi, des places occupées, des grades, des honneurs rendus, du concert de louanges qui entourent les célébrités, tous les temps ont des hommes qui se croient des génies et passent pour tels à leur époque. Toutes ces opinions sont pourtant parfois fauchées implacablement par l’avenir et la rectification que les années opèrent est souvent d’accord avec la parole de l’Evangile : « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. »

Il est donc permis de s’interroger sur la valeur des génies picturaux de notre temps.

Il est évident, malgré ce qu’on croit sur l’instant, que tous les temps et tous les pays n’ont pas eu, comme en Italie, de grandes écoles d’art composées de très brillants artistes dominés par des génies tels que Giotto, Massaccio, Carpaccio, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël. Il n’y a eu, pour leur temps respectif, qu’un Dürer, qu’un Holbein en Allemagne, qu’un Vélasquez en Espagne, qu’un Rembrandt et qu’un Frans Hals en Hollande, qu’un Van Eyck et qu’un Rubens en Flandres, qu’un Poussin, qu’un David, qu’un Ingres en France.

Ainsi, l’histoire de l’Art paraît nous apprendre que les Impressionnistes sont les derniers grands peintres, Seurat et Toulouse-Lautrec étant des génies isolés, en comptant, certes, quelques talents plus ou moins grands.

Après les Impressionnistes, après Manet, Cézanne, Claude Monet, Renoir, Degas, on craint de ne plus rien voir que le vide turbulent de gens soucieux de faire parler d’eux, posant tapageusement aux incompris, prétendant descendre de Van Gogh, des Impressionnistes, de Cézanne, soutenus par une propagande politique pour diverses raisons n’ayant rien à voir avec l’art, soutenus par celle de clans qui ont aussi leurs raisons et par une foule de littérateurs conformistes faiseurs de livres et d’articles, à court d’idées et en mal de copie, décidés à encenser n’importe qui et n’importe quoi.

La sélection des musées où l’on ne trouve que des œuvres filtrées par le temps est, dira-t-on, un jugement sûr pour les œuvres du passé, mais n’aimerait-on pas avoir une opinion solide sur celles du présent ?

Il est certain qu’on n’a vu chez les artistes célèbres de notre époque qu’absurdités bruyantes, contorsions, affirmations gratuites, déformations variées et à outrance, dislocation, morcellements, etc. : doit-on penser que ce sont là les indices du génie ? A travers l’histoire, nous voyons parfois des génies orgueilleux; nous n’en voyons pas de compliqués : le génie est simple car il lui suffit d’être lui-même.

Notre époque ne s’apparente-t-elle pas aux zones creuses, à la fois tapageuses et stériles, de l’art ? Ne trouvant rien à dire en art, on s’agite, on parle beaucoup à côté pour ne rien dire. L’attitude normale des êtres vides est de se retrancher dans le vacarme, les extravagances, les provocations incompréhensibles qui sont le tambour des notoriétés factices et font le bonheur des littérateurs de la même eau, tel André Malraux écrivant : « Les figures tantôt révulsées et tantôt géométriques, signes animés, par un même conflit acharné avec ce qu’ils signifient s’unissent dans un caractère commun aux figures nouées et aux figures anguleuses : toutes semblent ligotées par leur cadre. L’équerre frénétique de la femme qui pleure est déjà célèbre : sa liberté à paru préparer un nouveau style, peut-être un nouvel expressionnisme (c’était mal connaître Picasso). Mais l’écriture sauvagement libre des toiles que je regarde échappe à cette fureur enchevêtrée de façon variable, au cours de tant d’années ». Que les imbéciles qui ne comprennent pas des choses si claires pleurent sur leur esprit obtus!

Il y a pourtant un moyen de devenir plus intelligent, c’est de s’appliquer à lire des préfaces comme celles-ci : « Cézanne rivalisait avec Sebastiano del Piombo par le pouvoir pctural qu’ils possédaient en commun, non sur le pouvoir de poésie que Sebastiano tenait pour essentiel, et dont Cézanne ne se souciait pas. Picasso ne se souciait pas plus de la palette de Vélasquez que de celle de Delacroix ou de Courbet : il oppose ses rouges du drapeau à l’admirable accord d’ombre et de bleus des ménines de la même façon qu’il oppose ses petites filles géométriques à l’infante. Ce n’est plus le pouvoir pictural qui est en cause : c’est le pouvoir démiurgique. » (André Malraux). Si le pouvoir pictural n’est pas en cause, il est inutile de parler d’un « admirable accord d’ombre et de bleus ». Mais il n’est pas sûr que l’auteur de cette littérature voie très bien la peinture. Quant au « pouvoir démiurgique », c’est autre chose, et il est plus facile d’en parler que de l’avoir effectivement.

Les génies picturaux de notre temps ne se sont pas bornés à des déformations plus ou moins grandes, à des attentats divers sur la réalité soi-disant expressifs : ils ont poussé les choses à leur extrême limite en exécutant des peintures qui ne représentent rien et sont constituées uniquement par des taches et des lignes, ce qui est très ambitieux car cela donne à croire que ces peintures contiennent beaucoup plus, par leur seule vertu des lignes et des couleurs, que les tableaux représentant des objets. Ce genre de peinture trouve ses apologistes, si toutefois elle est sincère. Sincère ou non, ce n’est pas la vrai question car il y a « des sincérités sans beauté » (Charles Maurras). On trouve l’explication de ces chefs-d’œuvre dans des termes de la sorte suivante : « Sa fureur de peindre… son énergie transformée en signes et ses signes en écriture. Ils s’inventent au cours d’un affrontement sauvage entre le peintre et son espace… Il met le risque au cœur de sa propre peinture. Devant la toile, il est dans l’inconnu… Peindre, pour lui, c’est agir et c’est au cours de l’action que se précise un dessin dont il n’avait, l’instant auparavant, qu’un vague sentiment… Tout devient alors plus clair (!) Un tableau est une totalité… trouvailles happées au passage… Un pinceau qui crache la couleur… La représentation de l’espace hérité de la Renaissance (?) Singularité du mouvement tachiste tout entier… » etc. (commentaires au catalogue d’une exposition de peinture abstraite).

« Le mot vide, dit Chateaubriand, dispense d’avoir une idée .»

Bref, il ressort de tout cela rien qui soit convaincant, sûr et certain. Aux affirmations tout à fait gratuites des uns répond toujours l’immense point d’interrogation des autres.

Il n’y a guère de solution.

L’image la plus affreuse et la plus bête est sacrée si elle est dans le bureau du juge.

                                              

© 2008