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Cet article est paru en fèvrier 1956 dans le bimensuel Apollo. En s'efforçant de montrer la nécessité d'une loi de l'art : "que nulle opinion artistique n'est valable si elle refuse de donner d'autre raison que la liberté de n'en pas donner", nous voyons que son thème demeure plus que jamais d'actualité.
Génie, Théories et Lois
Par Léon Gard
On ne part pas de la théorie pour faire des chefs-d’œuvre, car alors il suffirait de l’apprendre, et cela ne suffit pas, on le voit bien. Par contre, ceux qui ont le génie, c’est-à-dire le pouvoir mystérieux donné par la nature, font des chefs-d’œuvre grâce à ce don, c’est l’évidence même. Pour acquérir plus d’aisance, de régularité dans l’exercice de ce pouvoir, lequel est parfois contrecarré par les agitations, les fluctuations de la vie, ses possesseurs ont inventé la théorie qui leur sert de point d’appui, leur évite les trop grands égarements, les maintient dans leur véritable voie. Chaque génie ayant ses aptitudes et ses faiblesses propres, ne peut s’aider que d’une théorie faite pour lui et ne s’adaptant pas à un génie différent qui, par exemple, est fort sur les points où il est faible, et vice-versa. Enfin, la théorie n’est d’aucun secours à un homme sans génie, car si elle oriente le génie, elle ne le crée pas.
Mais il faut faire une distinction capitale entre les théories artistiques et les lois de l’art. les premières sont une affaire technique, concernant uniquement les artistes. Les secondes concernent la société, dans laquelle l’art est un élément essentiel d’harmonie et de bien-être spirituel qu’elle doit défendre sous peine de sombrer.
Un artiste est fondé de dire qu’il n’y a pas de règle unique en art, qu’il a la sienne et que celle d’un autre ne lui convient pas. Par contre, un citoyen ne peut pas dire qu’il n’y a pas de lois de l’art sans ouvrir la porte aux imposteurs et aux téméraires qui parlent au nom de l’art, et sans donner ainsi sa démission de citoyen.
Certes, devant l’arbitraire des lois établies à la légère, ou favorisant à l’excès, plus ou moins consciemment, des intérêts particuliers, la méfiance est indispensable. Mais le pire arbitraire est celui créé par une licence illimitée aboutissant fatalement à la plus brutale loi de la jungle qui, finalement, est une loi mais la plus mauvaise de toutes. Puisqu’il faut en passer par une loi, mieux vaut une loi qu’on accepte qu’une loi qu’on vous impose avec un cortège de désordre, d’abus et d’hypocrisie.
La loi choisie de préférence à l’absence de loi, sa première condition est d’exister, et il faut craindre, par conséquent, la première chose qui peut l’empêcher d’exister, à savoir l’impuissance à définir le délit. Une idée claire de ce que la loi ne doit pas permettre est donc nécessaire tout d’abord.
Le délit le plus caractérisé contre l’art est manifestement qu’un homme dénué de compréhension artistique tienne une place dans les arts. Il s’agit donc de distinguer un homme dénué de compréhension artistique d’un homme qui en est pourvu, car si l’on ne peut faire cette distinction on ne peut non plus empêcher cette monstruosité qui consiste à ce qu’un homme dénué de compréhension artistique tienne, non seulement une place, mais encore tienne la place la plus importante dans les arts.
Le choix doit se faire d’abord, c’est évident, parmi ceux qui sont spontanément pour l’ordre d’une loi (ceux qui sont contre s’éliminant d’eux-mêmes), car l’homme qui désire qu’il y ait des lois est moins vulnérable à l’envie, veut la justice, le bien général, est aussi bien prêt à remplir une fonction qu’on lui demande de remplir qu’à reconnaître qu’un autre est plus apte que lui à la remplir.
Peut-on procéder par élimination. Sans doute, car tout devient plus facile lorsque ce qui est certainement mauvais est écarté.
Ce qui donne tant d’audace à briguer les places les plus hautes, c’est la possibilité de jouir des avantages sans courir les risques : pouvoir abriter ses défaillances derrière un collaborateur, une personne quelconque, un texte ambigu, une loi arbitraire, rend toutes les places accessibles quand on a bien appris le jeu qui consiste à « se couvrir » ou même à se donner raison quoi qu’il arrive. C’est là une sorte d’habileté qui dispense de toute autre, et par conséquent de la capacité dans le travail qu’on a été, en principe, chargé de faire. Au contraire, l’acceptation formelle des responsabilités d’une place rend une fonction fort pénible et instable pour le titulaire qui n’en a pas la capacité parce qu’il est à chaque instant forcé de laisser voir qu’il n’est pas à sa place. C’est donc la peur des responsabilités qui éliminera une bonne partie des inaptes.
Au cas qu’il n’y ait, dans les candidats, des hommes qui, au lieu d’être capables, ne soient qu’étourdis et courageux, il est nécessaire d’exiger des références artistiques qui deviennent aisées à évaluer si l’on décide (et c’est ici qu’intervient la loi de l’art), que nulle opinion artistique n’est valable si elle refuse de donner d’autre raison que la liberté de n’en pas donner.
Comme de définir tout ce qui est grand, il est complexe de définir l’art; aussi, beaucoup en profitent-ils pour parler au nom de l’art sans sortir d’un vague propice à leur témérité ambitieuse. C’est contre ce vague démesurément grossi par certaines formules modernes, qui y trouvent leur terrain de prospérité, que nous devons dresser notre vigilance.
L’obscurité n’est admissible que lorsqu’elle représente le domaine des choses mystérieuses inaccessibles à notre esprit : cette obscurité-là, on la reconnaît à ce qu’elle montre, à côté d’elle, des clarté admirables et décisives.
Quant à l’obscurité, la nébulosité pures, elles ne servent qu’à tromper et sont nos ennemies les plus cruelles. Il faut créer le « veto » contre le vague et l’obscur.
Les plus grands esprits ont été clairs et avides de clarté. C’est la meilleure clarté qui doit nous décider en toute entreprise. Si les raisons données ne sont pas claires, elles jugent l’homme. Elles le jugent encore si, étant claires, il ne s’y conforme ni par ses actes, ni par ses œuvres.
L’honnête homme d’aujourd'hu s’est accoutumé à ce que, dans certaines circonstances, on lui demande « ses papiers ».
Pourquoi l’artiste se choquerait-il qu’on le questionnât sur son idéal d’artiste ?
N’est-ce pas, au contraire, un honneur que cette question ?

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