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        Gérôme ou la bévue d’une époque

                                   Par Léon Gard

                          (article paru dans le Panorama en juillet 1944)

 

  Lorsqu’on lit des écrits du peintre Gérôme, on est frappé de ce qu’il est merveilleusement content de lui, se donne comme exemple de la parfaite réussite en tout, critique le reste, et fait de l’esprit facile contre ce qui n’est pas Gérôme et les amis de Gérôme. Il cite avec dédain des gens comme Van Dick, Michel-Ange, pour lesquels il exprime une admiration condescendante, mais souligne leurs erreurs, dans lesquelles il laisse entendre que lui, le grand Gérôme, ne serait jamais tombé, et que, grâce à lui, la peinture a été amenée à son point de perfection, etc. Ses propos, malgré leur ton légèrement outrecuidant, sont tournés avec bonhomie, une certaine élégance, et témoignent d’un bon sens qui plaît. Malheureusement, lorsqu’on examine ses œuvres, on évalue toute la distance qui existe entre elles et l’opinion qu’il en a : rien qui s’élève jamais au-dessus du médiocre, et bien qu’il invoque sans cesse la nature, il ne la respecte guère puisqu’il ne craint pas de peindre constamment des scènes historiques dans lesquelles les 9/10° des éléments sont empruntés à la convention et au bric-à-brac. Cependant, le mépris dans lequel les augures de notre temps tiennent ses œuvres semble fort exagéré, surtout par rapport aux éloges dithyrambiques dont ils couvrent des œuvres aujourd’hui à la mode, mais qui ne sont peut-être pas meilleures que celles de Gérôme, et qui, souvent, ont une qualité de moins : la conscience. Aussi vaniteux, en effet, que se montre Gérôme, on trouve parfois sous sa plume des mots sympathiques : « J’ai beaucoup peiné, beaucoup trimé ». Et encore : « Je suis un homme de bonne volonté, j’espère qu’il me sera beaucoup pardonné ». Certes, il a grand besoin d’être pardonné. D’abord, pour tous ses mauvais tableaux qui sont nombreux. Ensuite, pour son inepte aveuglement, tant à l’égard des anciens, sur lesquels il débitait des âneries, qu’à l’égard des grands artistes de sont temps. Néanmoins, il faut convenir qu’il n’était pas le seul à se tromper. Les gens qui ont contribué à faire de Gérôme un pontife de la peinture, portent aussi leur responsabilité. Parmi les coupables, il faut citer en bonne place Théophile Gautier, qui loue sans mesure le « Combat de coqs » que, très jeune, Gérôme envoya au Salon. L’admiration de Théophile Gautier ne fut pas isolée. Tout le monde s’extasia : il faut bien croire que ce combat de coq n’était pas dénué de toutes qualités, sans quoi ce serait à désespérer tout à fait autant du public que de l’élite, et l’on en serait réduit à se demander avec angoisse de quoi sont faites les notoriétés d’aujourd'hui! Mais,, un fois de plus, cette admiration fut un malentendu. La foule admire volontiers Raphaël; pourtant, il est évident que ce n’est pas pour ses qualités supérieures, qu’elle ne distingue pas. Elle l’admire parce qu’il a, comme on dit, « le compas dans l’œil », et parce qu’il présente des objets agréables. Or, Gérôme peignait des sujets agréables, et avait le « compas dans l’œil » : il n’en fallait pas plus pour qu’il soit pris pour un Raphaël. On comprend que le public ait abondé dans ce sens. Mais comment l’admettre chez un Théophile Gautier? La façon dont il décrit les ouvrages de Delacroix pourrait donner à penser qu’il sentait bien la peinture : son admiration pour Gérôme révèle qu’il n’en est rien, et son apparent discernement n’était que souple littérature enrichie sans doute par des conversations avec les peintres. Tout jugement en art est, certes, bien délicat, et je ne voudrais pas accabler Théophile Gautier qui, après tout, n’a pas besoin du prestige de critique d’art pour être un exquis poète. Mais j’accepte difficilement qu’on ait pu voir dans le « combat de coqs » autre chose que de l’ouvrage bien fait de dixième ordre. Lorsque Holbein pose un trait de crayon, ce trait a une vie propre, il traduit un volume, ici très ferme, à peine indiqué là, il caresse ou il mord, et c’est cette sensibilité merveilleuse qui fait le miracle du chef-d’œuvre. Rien de pareil dans le tableau de Gérôme : le dessin en est correct et pas davantage : hélas, ce n’est pas là du grand art! Pour la couleur, pour le modelé, même indigence : pas un endroit où l’œil puisse se régaler d’un raffinement! Malgré ce qui lui manquait d’essentiel, ce tableau plu par son aspect de calligraphie de basse classe. Non seulement celui-ci plut, mais d’autres encore qui lancèrent l’auteur au faîte de la renommée; Baudelaire lui-même, qui n’aimant pas Ingres, blâmait davantage chez Gérôme le côté ingresque que les faiblesses réelles, ne put s’empêcher d’admirer « La mort de César », œuvre exposée par Gérôme au Salon de 1859.

  Puisqu’une loi étrange et implacable veut que tombent un jour les fausses gloires, Gérôme s’est effondré. Mis beaucoup de gens n’ont pas compris la raison de sa chute. Les uns, qui le plaçaient très haut, ont parlé de l’injustice et de la versatilité humaines. Les autres sombrèrent dans le sophisme : puisque cet artiste, qui dessinait correctement et invoquait la nature, n’a pas résisté au temps, ont-ils pensé, cela prouve qu’il ne faut point dessiner correctement et qu’il ne faut point observer la nature. Et ils se sont mis à faire ou à vanter la peinture que l‘on sait. La vérité est beaucoup plus simple : Gérôme était un très honnête artiste ayant d’assez bons principes, mais de petites qualités; de cela, on a voulu faire du génie. Son époque est tombée dans le panneau, mais la postérité n’a pas ratifiée.

  Notre époque qui couvre maintenant Gérôme de plus de sarcasmes qu’il ne convient, doit peut-être s’attendre à ce que certains de ses jugements soient à leur tour brocardés par les époques à venir.

                                               

 

 

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