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IMPOSTURE DES REPRODUCTIONS
Par Léon Gard
Quelqu’un me disait récemment que reproduire industriellement des chefs-d’œuvre à des milliers d’exemplaires était galvauder la beauté et constituait un manque de respect envers les maîtres. Pourtant, on ne peut pas dire que cet empressement à reproduire massivement et à grand frais des œuvres de maîtres ne soit pas reconnaître l’immense supériorité de ces maîtres. Il n’en reste pas moins que cette reproduction stéréotypée à l’infini d’objets dont une des particularités est d’être uniques a quelque chose de choquant, on le sent. L’admiration s’exprime parfois d’une façon maladroite, paradoxale, et la reproduction des œuvres d’art par des machines est sans aucun doute une forme malheureuse d’admiration en ce qu’elle est, non pas un manque d’égards envers les maîtres, mais envers les hommes, c’est-à-dire envers des facultés qui, chez les hommes, sont à la fois essentielles, ultra-sensibles et altérables : l’attention, la mémoire, sans lesquelles l’homme n’est plus rien.
Les beaux sentiments sur l’art ne peuvent s’épanouir pleinement que si notre appareil nerveux est en bon état de réception : or, quand l’œil et la sensibilité sont déjà lassés par la vue de millier de reproductions industrielles d’un même tableau, ils ne sont plus aptes, si d’aventure ils rencontrent l’original, à discerner et goûter toutes les finesses capitales qui le séparent d’une reproduction sans âme. Tandis qu’un chef-d’œuvre vu pour la première fois par une sensibilité intégrale, fraîche, produit son maximum d’effet, c’est-à-dire de plaisir et d’enseignement. Voilà en quoi la reproduction des œuvres d’art par des machines est une des plus grandes mauvaises actions qui soient, et l’une des plus absurdes : c’est comme si l’on proposait d’exalter le caractère sacré de la vie par le moyen de l’assassinat.
La reproduction industrielle de l’œuvre d’art est enfin un vol, un détournement, un plagiat. Aussi inférieure, aussi froide que soit cette reproduction relativement à l’original, elle peut être néanmoins l’évocation d’une œuvre géniale, et provoquer de ce fait la sorte d’intérêt qu’offre une mauvaise comédie qui s’est appropriée une idée de Shakespeare, encore que le plagiat classique contienne un effort personnel d’amalgame qu’il n’y a pas dans la reproduction.
Ce qui permet de juger brutalement la bassesse de la reproduction industrielle de l’œuvre d’art, c’est de voir la bassesse des usages qu’on en fait pratiquement.
Tout est pur aux purs, et une personne aimant l’art mais trop pauvre pour acheter des œuvres d’art cherchera à apaiser la soif de sa sensibilité devant des reproductions industrielles de chefs-d’œuvre . Mais cette consolation pour quelques âmes en peine n’est pas le but du développement énorme aujourd'hui de la technique de la reproduction industrielle des œuvres d’art, le désir, en créant le chef-d’œuvre à la portée de tous, d’éclairer l’humanité, car les malentendus, les controverses, les confusions sur l’art n’ont jamais été plus grands.
La reproduction industrielle des œuvres d’art a pris une pareille extension non parce qu’elle a voulu servir l’art, mais parce qu’elle a été mise délibérément au service du mercantilisme. Elle est le principal moyen de publicité, soit pour maintenir très élevée la cote de certaines œuvres modernes par un mouvement continuel autour d’elles lorsqu’elles sont déjà célèbres, soit pour aider à leur « lancement » lorsqu’on veut qu’elles le deviennent. Quant à la célébrité des œuvres anciennes, célébrité acquise spontanément, normalement, avec les années, c’est-à-dire honnêtement, sans publicité forcée et par conséquent la plus solide, la plus vraie, la plus prestigieuse, cette célébrité-là est amplement utilisée par la publicité faite en faveur de ceux des vivants dont on veut faire des vedettes, et devient ainsi l’objet important des soins de la reproduction industrielle : par exemple, dans une édition de reproductions d’œuvres d’art, on mêle les génies consacrés par le temps aux vivants qu’on veut prôner, leur donnant par le voisinage concerté une pseudo-autorité qu’ils ne parviendraient pas tout seuls à acquérir aussi vite. C’est un classement par publicité, non par mérite, mais on compte que le public sera dupe du malentendu, et l’on gagne souvent.
Il y a, en cette affaire de reproductions d’œuvres d’art, une dernière indélicatesse à signaler : celle qui consiste à pousser l’imitation industrielle jusqu’au grain de la toile , des empâtements, du vernis, et à la présentation sur châssis entoilé, de façon à arriver à une espèce d’ersatz, situé entre la reproduction, le trompe-l’œil et le faux tableau, qui semble justifier un prix relativement exorbitant que parfois de bons artistes seraient heureux d’obtenir en échange de leurs œuvres originales : ces sommes finalement énormes qui vont à de discutables intermédiaires sont jetées au vent, car l’art qui en fournit pourtant le prétexte ne les récupère d’aucune façon.
On doit appliquer à la reproduction industrielle des œuvres d’art l’axiome suivant : « Toute dépense qui a l’art pour mobile apparent, c’est-à-dire sans que l’art en soit bénéficiaire, doit être impitoyablement condamnée ».

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