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                                Introduction

 

  En 1950, une affaire défraya la chronique du monde de l'art. Elle impliquait le peintre Utrillo, son marchand Paul Pétridès, le grand expert de l'époque en tableaux modernes André Schoeller, des faussaires, des collectionneurs et des intermédiaires. Léon Gard, avec sa lucidité et son franc-parler coutumier, porte un regard à la fois pertinent et original sur cette affaire (ne dit-il pas, entre autres : "Ne devrait-on pas, au lieu de punir les faussaires, les laisser agir en toute liberté, afin que les speculateurs soient punis comme ils seraient juste qu'ils le soient?").

  Quarante ans après cette affaire, un autre scandale éclaboussa le nom d'Utrillo. Le marchand Pétridès y était à nouveau impliqué. Lors d'une vente chez Christie's de plusieurs oeuvres du peintre, l'expert Me Martin somma Christie's de retirer de la vente cinq d'entre elles qu'il estimait être des faux. L'affaire, qui fit grand bruit, se termina par un pacte entre Pétridès et Martin qui stipulait que les deux hommes certifieraient désormais conjointement les oeuvres d'Utrillo.

 

    L’Affaire des faux Utrillo

                            Par Léon Gard

 

  On retrouve au fond de cette affaire comme au fond de tant d’autres, la franc-maçonnerie des incapables dont les loges, comme dit Chateaubriand « sont en tous pays », et, pour tout dire, le désir de gagner beaucoup d’argent sans rien faire ou à peu près. On veut appeler cela : procès des faux Utrillo, mais les tableaux ne sont ici que les outils des hommes d’affaires et le vrai titre à donner serait plutôt : les affaires sont les affaires.

  Le tableau est une sorte de marchandise dont la valeur commerciale est si élastique qu’elle est la seule dans le monde qui permette des différences aussi grandes entre l’achat et la vente, c’est-à-dire qui donne un aussi libre cours à l’agiotage. Une copie de Raphaël vaut vingt cinq mille francs; le vrai Raphaël vaut dix millions — cela explique la peine que l’on se donne pour faire passer l’un pour l’autre, selon qu’on soit l’acheteur ou le vendeur.

  Aussi, lorsqu’un marchand, à la suite d’un contrat, s’est rendu pour ainsi dire propriétaire, comme M. Pétrides vis à vis de M. Utrillo, de la signature d’un peintre dont les tableaux se vendent très cher, il a en main une très belle affaire. Evidemment, des personnes déplorent que ce marchand soit le seul, à part l’auteur lui-même, à bénéficier de la signature Utrillo, et s’ingénient à tirer profit, à leur tour, de la fameuse signature qui vaut de l’or.

  Avant même qu’il s’agisse de faux, on accoutume de trouver tout naturel qu’il s’organise entre le vendeur et le collectionneur toute une armée d’intermédiaires, touchant, qui vingt mille, qui cinquante mille francs, qui deux cent mille francs ou davantage sur un seul tableau passant de main en main, avant d’arriver au collectionneur qui croit payer un tableau, mais qui paye en plus le solde de tous ces spécialistes de la paresse rétribuée. De plus en plus, le nombre de gens qui veulent vivre sans rien faire s’étend, et cette masse de profiteurs est d’autant plus vorace qu’ignorante de la peine à gagner de l’argent. La matière des tableaux authentiques s’épuise vite. Que fait-on alors? Ces signatures en or, on en fabrique, suivant en cela un très haut exemple : celui de l’Etat lorsqu’il fait marcher la planche à billets.

  L’affaire Utrillo à ceci de particulier, c’est que l’artiste étant vivant et en bon terme avec son marchand, il est un atout entre les mains du détenteur commercial de la signature Utrillo en matière d’expertise des tableaux de cet artiste, mais que, d’autre part, l’état de santé irrégulier de celui-ci fait l’objet de contestations en ce qui concerne la sûreté de son diagnostic. Il s’en suivrait, selon ce point de vue, qu’il peut arriver à l’artiste de déclarer fausse, une toile vraie; et vraie, une toile fausse.

  Ces défaillances de santé, dans la mesure où elles peuvent être vérifiées, rendent évidemment précaire toute certitude commerciale en matière d’Utrillo.

  Les bruits sur la santé de Mr Utrillo ayant été jugés tendancieux par son entourage, et de nature à favoriser les entreprises de faussaires en jetant le discrédit sur le diagnostic de l’auteur lui-même, un procès au nom de Mr Utrillo vient d’être intenté aux fabricants de faux Utrillos.

  Il n’est pas douteux que de nombreux faux Utrillos aient été fabriqués. Mais où l’affaire se corse, c’est quand les personnes tenues pour faussaires prétendent que les tableaux qu’ils ont vendus, tableaux déclarés faux par Mr Pétridès et par Mr Utrillo, ont été achetés par eux à Madame Lucie valore, femme du peintre Utrillo, et peintre elle-même. Enfin, le plus célèbre expert français en tableaux modernes, Mr André Schoeller, déclare catégoriquement authentiques des tableaux jugés faux par Mr Pétridès et Mr Utrillo. C’est fort compliqué, comme on le voit, et prête à des hypothèses peu flatteuses pour la moralité actuelle.

  Si les photographes se présentaient en bataillon serré à la 16° chambre correctionnelle où se jugeait cet étonnant procès, les journalistes, par contre, étaient moins nombreux — est-ce par crainte d’avoir à exprimer une opinion susceptible de contrarier l’une ou l’autre partie, également puissante? Pourtant, les deux causes défendues par les deux plus célèbres avocats du barreau français : Me Maurice Garçon et Me Théodore Valenti, n’était pas un spectacle de peu, et enfin, la déposition de Mr Schoeller devant les tableaux incriminés, offrait une péripétie d’un intérêt capital. Bref, pour toute personne présente aux débats, et attentive, les résultats de cette énorme affaire, quel qu’en soit le jugement, paraissent devoir être un malaise pesant sur la cote de tous les Utrillos récents reconnus bons ou déclarés faux.

  On se doute bien que ni Mr Schoeller, ni Mr Pétridès ne sont infaillibles, l’infaillibilité n’étant pas humaine. Mais il est de l’évidence même que le premier connaît admirablement les tableaux en général, et qu’on ne peut refuser au second de bien connaître, au moins, les Utrillos. Leur erreur en matière d’Utrillos n’est concevable que dans un jugement précipité. Or, puisqu’il s’agit ici de tableaux examinés à loisir, le désaccord entre Mr Schoeller et Mr Pétridès sur L’authenticité de tel ou tel Utrillo n’est pas plausible et il est obligatoire qu’ils soient séparés par une autre raison que la compétence.

  Mais vous, qui avez vu les tableaux, me dit-on, les croyez-vous vrais ou faux? Je répondrai tout net que je ne veux pas le savoir, et qu’au surplus, le fait que ces tableaux soient vrais ou faux a, selon moi, peu d’importance. J’ai écrit, ici même, que je considérais Utrillo comme un grand peintre jusqu’à une certaine époque, au-delà de laquelle je ne retrouve plus ses qualités. Dés lors, que m’importe que ces tableaux soient ou non authentiques. L’essentiel n’est pas qu’un tableau soit authentique mais qu’il soit bon. Certes, l’authenticité d’une grande signature doit être en principe le garant de la qualité de l’œuvre, mais il faut compter avec les nombreuses circonstances susceptibles de troubler ce synchronisme : défaillance naturelle des facultés de l’artiste, inégalité de la production résultant d’une surproduction exigée par les bénéficiaires de la vente des œuvres, etc.

  Aujourd’hui, le négoce des tableaux a introduit des habitudes de surproduction telles que l’amoindrissement de la qualité en dépit d’une signature authentique va croissant.

  En ce qui concerne Utrillo, non seulement les facultés ont baissées, mais une surproduction intense a encore accentué le fléchissement de la qualité. Enfin, d’autres circonstances, qui font précisément la matière de ce procès, ont ajouté un facteur supplémentaire de dépréciation à l’égard de la production actuelle d’Utrillo : c’est l’existence d’une certaine quantité de faux Utrillos qui n’en sont pas, tout en en étant.

  Certes, les faussaires ont été condamnés. Mais sommes-nous entièrement satisfaits par les conclusions du tribunal?

  Malgré cette mauvaise langue de La Fontaine, nous restons, sans doute, tous un peu enclins à croire infaillible la justice rehaussée d’hermine, surtout lorsque les condamnés sont de petites personnalités.

  Cependant, on trouve ici un contre-poids imposant à cette condamnation, c’est une opinion qu’il est impossible de tenir poux négligeable, celle du plus célèbre expert français, Mr Schoeller. Cette opinion ne s’oppose pas à la possibilité que les condamnés n’aient sciemment négocié des faux, mais elle affirme péremptoirement que certains de ces faux n’en étaient pas, ce qui donne à supposer que dans ce cas, la raison pour laquelle l’auteur et son marchand les renient est insolite.

  Pour ce qui est du bien-fondé de l’intervention de la justice en matière de tableaux, c’est un autre problème.

  En premier lieu, la contre-façon d’un tableau, signature y comprise, est-elle comparable, pour le préjudice causé, à la contre-façon d’une monnaie, d’un billet de banque, d’une valeur quelconque, de la signature d’un chèque, etc.? la compétence en art n’est pas requise dans l’acquisition d’une monnaie d’échange ou de toute espèce de valeur d’échange. Nombreux, d’ailleurs, parmi ces objets, sont ceux qui n’ont aucun caractère artistique. Il est donc obligatoire que leur authenticité soit assurée de quelque façon, par exemple par une loi punissant la contre-façon. Au contraire, l’acquisition d’une œuvre d’art comporte une garantie suffisante : celle de la compétence en art. Ceux qui n’ont pas cette compétence n’ont que faire d’acquérir des œuvres d’art : ils ne les goûtent pas et en privent ceux qui pourraient les goûter. S’ils le font, en dépit de la décence et du bon sens, c’est comme placement d’argent, c’est-à-dire sous forme de spéculation. Or, ne voir dans l’œuvre, la plus pure expression de la civilisation, qu’un objet de spéculation est une attitude aussi blâmable que les maquignonnages des marchands au milieu du temple. Et justement, dans la contre-façon des tableaux, le préjudice est causé à qui? Non au connaisseur qui, protégé par son ange gardien de l’amour de l’art, ne court aucun risque d’acheter une contre façon, mais au spéculateur, au marchand du temple. Est-il correct que ce spéculateur, qui ravale l’œuvre d’art au rang d’objet d’agio, non content d’être toléré par la loi, soit encore protégé par elle?

  Le béotien qui débourse deux cent mille francs pour acheter un faux tableau, croyant qu’il en vaut cinq cent mille, ne mérite-t-il pas une punition? Ne devrait-on pas, au lieu de punir les faussaires, les laisser au contraire agir en toute liberté, afin que les spéculateurs soient punis comme il serait juste qu’ils le soient?

  En second lieu, l’opinion de la justice en fait de contre-façon de tableaux ne peut s’établir que d’après l’accord de compétences incontestables et impartiales. Est-ce le cas? Un artiste, médicalement parlant, déficient, incertain et contradictoire dans l’authentification de ses propres tableaux, au point que, dans plusieurs cas, son jugement a été jugé insuffisant s’il n’était pas ratifié par celui de Mr Schoeller, doit-il être considéré comme compétence incontestable? Or précisément, plusieurs tableaux incriminés comme faux et déclarés tels par Mr Utrillo, sont au contraire, reconnus authentique par Mr Schoeller, le même expert dont la ratification était jugée nécessaire après l’appréciation de l’auteur lui-même. Ce désaccord entre Mr Schoeller et Mr Utrillo est donc grave — ou bien on considère maintenant l’appréciation de Mr Utrillo comme prépondérante, et alors on ne s’explique pas pourquoi elle ne l’était pas jusqu’à présent, ou bien celle de Mr Schoeller garde toute sa valeur, et alors celle de Mr Utrillo continue d’être aléatoire, auquel cas elle ne saurait servir de point d’appui pour vérifier la contre-façon.

  On ne voit donc pas ici comment la justice, manquant de bases réelles, peut s’établir.

                                           

© 2008