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  L’Equivoque du trompe l’œil

                 Par Léon Gard

                 (article paru en janvier 1951 dans l'Apollo)

 

  Il est de certains mots qui ont la particularité de créer des malentendus parce qu’en eux-mêmes ils n’ont pas de sens et n’en prennent que si quelqu’un les emploie. On conçoit donc qu’un mot dont le sens n’est donné que par la personne qui s’en sert puisse changer de sens autant que de personnes, signifier tantôt ceci, tantôt cela, tantôt un éloge, tantôt un blâme, voire une injure. C’est le cas de mots comme : bourgeois, communiste, fasciste, capitaliste, etc.

  Le mot « trompe-l’œil », en matière d’art plastique entre dans cette catégorie de mots équivoques, glissants et réversibles.

  Si nous demandons à l’un de ces prétendus puristes de l’art, affectant de s’être donné pour tâche de purger la peinture du trompe-l’œil, lequel selon eux est l’ennemi de l’art, de nous citer un exemple de ce genre de tableau à proscrire, il sera tout à coup très embarrassé. Certes, il écartera avec indignation l’idée que Van Eyck ou Holbein aient pu faire du trompe-l’œil, cependant il ne pourra finalement nier que ces artistes aient possédé une puissance extraordinaire d’imitation de la nature. Ils n’avaient pas que cela, rétorquera péniblement l’accusateur du trompe-l’œil. Soit, dirons-nous, mais s’ils n’avaient pas que cela, ils avaient pourtant cela, et n’en étaient pas moins de grands maîtres. Or, pourquoi montrez-vous, a priori, un pareil mépris pour ceux des artistes d’aujourd'hui cultivant une faculté que les grands maîtres ont toujours eue à un très haut degré, et pourquoi ne pourrait-on, aujourd'hui comme hier, être un grand artiste en imitant la nature, tel que l’on été un van Eyck, un Holbein ou un Vermeer ? Enfin, si le don d’imitation de la nature que tous les maîtres possédaient éminemment n’était pas le don essentiel, quel est ce don essentiel ? C’est, répondra l’ennemi du trompe-l’œil, toujours embarrassé, le sentiment. Bon, répliquerons-nous, alors David de Heem, Héda, Gérard Dou, qui peignaient le vermisseau, la chenille, la mouche, la goutte de rosée, la miette, sans se préoccuper beaucoup de sentiment, doivent représenter pour vous les peintres du trompe-l’œil haïssable par définition ? Il est certain, reconnaîtra notre interlocuteur, que leurs œuvres commencent à se rapprocher du trompe-l’œil, et pourtant…

  Pourtant, achèverons-nous, ces œuvres sont bien considérées comme des œuvres d’art par ceux-là mêmes qui affectent de maudire le trompe-l’œil, s’achètent à prix d’or par les amateurs les plus difficiles, et sont aux premières place dans les musées. Poussé dans ses derniers retranchements, l’ennemi du trompe-l’œil dira que, le trompe-l’œil, ce sont certaines peintures tirant à la photographie en couleurs. A quoi nous devrions conclure que, ni les tons ni les valeurs de la photographie n’étant très exacts par rapport aux tons et aux valeurs de la nature, le trompe-l’œil serait une peinture finie, habile, mais inexacte. Or, ceux qui vitupèrent contre le trompe-l’œil, faisant à celui-ci le reproche capital de ne peindre les choses que « comme elles sont », ne savent proprement pas ce qu’ils veulent dire par trompe-l’œil, puisque, tantôt ils l’accusent d’être exact, tantôt de ne l’être pas en le comparant à la photographie en couleurs.

  Mais ceux qui ont commis cette erreur de jugement par étourderie, en conviendront plus facilement que ceux des artistes qui font le procès du trompe-l’œil parce qu’ils ne savent pas imiter la nature et qui affectent de confondre imitation de la nature et imitation photographique. La vraie haine de ces peintres-là, en effet, est moins la haine du trompe-l’œil que la haine de la fidélité à la nature en général, parce qu’ils y sont inaptes, et que si l’on jugeait de l’importance des artistes sur la capacité de fidélité à la nature, ils seraient réduits à bien peu de chose.

  Ainsi, les véritables amateurs d’art ne sont pas ceux qui montrent ce mépris ostentatoire et puéril d’un trompe l’œil mal défini, mais ceux qui savent discerner que le trompe-l’œil de Holbein, de Dürer, des grands hollandais, des grands Flamands, est supérieur à celui de Meissonier, parce que plus exact à refléter la nature.

  Enfin, outre que les grands virtuoses du trompe-l’œil le plus minutieux n’en ont pas moins été parfois les plus grands maîtres de l’art, on ne pourrait pas citer dans les grands peintres du passé (pour les modernes, une révision des grands est vraisemblable), un seul qui n’eut pas le talent d’imiter parfaitement les objets.

  Nous sommes obligés d’en conclure que même si la facilité de bien imiter la nature n’est pas tout l’art, on ne connaît pourtant avec certitude rien de grand en art où cette faculté manque. Et je n’hésite pas, quant à moi, à penser que la sélection des artistes doit se faire relativement à cette faculté : c’est au reste la seule méthode possible de sélection.

                                           

© 2008