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L’imitation de la nature
est le seul étalon
dans les arts plastiques
Par Léon Gard
(article paru dans la revue Apollo en juillet 1946)
Certes, Platon méprisait la peinture parce qu’il jugeait qu’elle n’était qu’un art d’imitation. Pascal, à son tour, émit une pensée analogue : « Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux! ». Il n’est, hélas, pas rare que les grands esprits aient conçu des bourdes sur l’art, faute de définition adéquate de l’art faite par les artistes.
Pourtant, si l’on écarte momentanément toute définition, il faut néanmoins admettre que l’art plastique se présente comme une des premières activités instinctives de l’espèce humaine. De plus, il n’est pas douteux que l’origine de cet art ne soit le besoin d’imiter. Ainsi, que ce besoin d’imiter soit ou non jugé supérieur, il est un fait. Et depuis les origines jusqu’à nos jours les arts plastiques n’ont cessé de se baser sur l’imitation de la nature en s’alliant, dans l’architecture, au besoin d’élever des bâtiments dont la destination déterminait la forme générale, et dans la décoration, au besoin de fabriquer des objets à tel ou tel usage.
Il nous reste maintenant à savoir d’abord si le dédain de Platon et de Pascal était justifié, c’est-à-dire si l’imitation de la nature constitue une infériorité, et ensuite s’il est possible que les arts plastiques s’appuient sur une autre base que ladite imitation.
Pour moi, l’imitation de la nature dans les arts plastiques, même la plus soumise, la plus littérale est une création intégrale sur le plan de l’art. L' oeuvre peut être médiocre ou géniale, mais elle n’est jamais une contrefaçon de la nature puisque toute contrefaçon implique une tentative de remplacement, et qu’il est parfaitement évident que le rôle de la peinture et de la sculpture n’est pas de remplacer la nature, mais seulement d’en capter certains aspects pour les fixer dans ce qu’on appelle une œuvre d’art.
Mais quel est donc le rôle de l’œuvre d’art?
On ne soulignera jamais assez ce fait capital, incontestable, qu’une œuvre de peinture ou de sculpture n’a aucun caractère utilitaire. Elle n’a par conséquent de sens que si elle est un enrichissement spirituel, c’est-à-dire un élément culturel de l’esprit. Or, quelle est la préoccupation spirituelle essentielle d’un être humain? C’est, à n’en pas douter, découvrir dans ce monde ce qui lui convient le mieux, puiser les enseignements qui lui permettront de s’harmoniser avec lui. Dans le domaine visuel, cette position consiste donc à bien voir, c’est-à-dire voir les choses comme elles sont, les qualités requises en l’occurrence étant la perspicacité, la profondeur, enfin la justesse de toute chose. Sur le plan de l’art, il reste à exprimer cette vision sous forme d’œuvre. Qui pourrait soutenir qu’il y ait là la moindre prétention de se mesurer à l’œuvre de la nature ?
Par exemple, dans un portrait, on ne forme pas le projet stupide de faire concurrence, par l’objet immobile qu’est un tableau, à un objet vivant animé. On fait un portrait pour montrer l’intérêt qu’on porte à la figure humaine, l’admiration qu’on ressent pour l’ouvrage de la nature, le plaisir qu’on éprouve à observer son aspect, le désir qu’on a de découvrir dans l’aspect physique d’un être les traits de son caractère moral. Un chef-d’œuvre ainsi conçu est l’honneur de l’homme, pour lequel il devient une source perpétuelle de joies raffinées et supérieures.
Il semble donc bien que Platon et Pascal, lorsqu’ils ont traité la peinture d’art inférieur parce qu’art d’imitation, ont prononcé une sottise comme il arrive chaque fois qu’on donne une appréciation sentencieuse dans une matière qui n’est pas la nôtre, serait-on d’autre part un homme de génie.
Quant à décider si les arts plastiques peuvent cesser de s’appuyer sur l’imitation, je ne sais si jamais un auteur ancien en eut l’idée, mais j’ai l’impression que c’est en tout cas notre temps qui lui a donné son ampleur. Le malheur est même, selon moi, qu’on lui ait accordé un crédit gratuit, c’est-à-dire qu’on ait cherché à la réaliser avant de s’informer si elle était valable.
Déjà, l’opinion qui veut que la reproduction de la nature soit, sur le plan de la création artistique, un travail servile et subalterne s’il n’y a pas interprétation, est un commencement d’hérésie extrêmement répandu aujourd’hui et adopté souvent par ceux-là mêmes qui croient garder des idées saines et raisonnables sur l’art. C’est cette opinion qui a débuté insidieusement par une formule ambiguë, dont j’ai oublié l’auteur (1), et devenue aujourd’hui presque classique : « L’art est la nature vue à travers un tempérament ».
Or, à l’examen attentif, cette formule qui, poussée à ses conséquences logiques, conduit à la condamnation de l’imitation, est tout à fait erronée. Elle donne à entendre, en effet, que l’artiste bien doué ne voit pas la nature d’une façon normale, ce qui est absurde. Ensuite, elle semble indiquer que c’est la singularité de la vision qui fait l’artiste, alors que, rigoureusement parlant, le don de l’artiste est la faculté d’exercer un art, faculté qui n’est pas donné seulement par la vue. On n’est un artiste que lorsqu’on a le pouvoir d’exprimer, sous la forme d’une œuvre d’art, sa perception des choses. Et il est bien évident, par conséquent, qu' aussi supérieure que soit la perception qu’on ait des choses, on n’est pas un artiste si l’on n’a pas en même temps le don de la transmettre par une œuvre d’art. Quant au tempérament, il faut savoir s’il s’agit de ce qu’on appelle la personnalité, laquelle, aussi forte qu’elle soit, n’implique nullement un talent d’artiste, ou s’il s’agit proprement d’un tempérament d’artiste, auquel cas ce n’est rien d’autre que le don de s’exprimer au moyen d’un art, et non une façon de voir en dehors de la norme, ainsi qu’on a accoutumé de le prétendre.
J’ai précisé ce que le don de l’artiste n’est pas : je veux m’efforcer de préciser maintenant ce qu’il est.
Le don de l’artiste plastique consiste dans la possession de deux facultés simultanées : 1° faculté de voir; 2° faculté de traduire cette vision par un moyen adéquat, soit forme ou couleur, ou encore par l’un et l’autre.
Mais devant le problème de la réalisation une grave question se pose : par quel procédé de contrôle reconnaîtra-t-on que la traduction est adéquate et qu’il y a authentiquement œuvre d’art?
Combien, illusionnés par les théories, par la vanité, ou par l’un et l’autre, croient voir admirablement et traduire de même! Combien qui, non contents de se surestimer sous-estiment encore les autres!
Dans ceux-là, il en est qu’on peut ramener à une plus juste appréciation : ceux qui n’ont pas abandonné le principe de l’imitation, car il n’est pas impossible de leur faire voir qu’ils imitent mal.
Par contre, ceux qui ont renié l’imitation se dérobent du même coup à tout contrôle, celui-ci n’ayant plus aucune espèce de point d’appui. Pourtant, cet avantage apparent qui les sert auprès de beaucoup, est en réalité toute leur faiblesse qui révèle la gratuité de leurs prétentions.
A ceux là je dirai : vous dites posséder une richesse spirituelle? Soit. Mais vous n’ignorez pas qu’il ne suffit pas à chacun de se prétendre milliardaire pour qu’on le croie. Il doit montrer les signes de cette richesse. Puis il faut encore que ces signes soient valables : si l’on exhibe une fortune en papier-monnaie, celui-ci doit avoir cours, c’est-à-dire être garanti par un étalon.
Où donc est l’étalon de votre richesse?
N’éclatez pas de rire en rétorquant qu’aucune preuve positive ne peut être exigée dans le domaine des arts. Et souvenez-vous que du temps de Léonard, de Rembrandt, de David et d’Ingres on avait le droit de nous dire : votre bras est mal dessiné, la couleur en est fausse, le nez est trop long, le menton est trop court, l’œil n’est pas à sa place, etc. Bref, les anciens garantissaient leurs œuvres par une espèce d’étalon-or qui était la fidélité dans la reproduction de la nature. Vous déclarez cet étalon périmé : en admettant que vous ayez raison il faut supposer, puisque vous continuez d’exercer les beaux-arts, que vous l’avez remplacé. Il vous en faut un, vous ne pouvez pas vous en passer : parmi les œuvres nées de votre école, comment distingueriez-vous celles qui sont réussies de celles qui ne le sont pas?
Or, cet étalon neuf, je ne sache pas que vous nous l’ayez jamais fait connaître.
Nous estimons donc que l’ancien étalon, le « périmé », la fidélité à la nature, reste, jusqu’à nouvel ordre le seul valable.

(1) Paul Cézanne dans sa correspondance (note de l’éditeur)
Nota : le lecteur complètera avantageusement sa réflexion sur cet article par d’autres articles de Léon Gard, entre autres : La nature est infaillible, Le nombre d'or est dans la nature, « Pluralité de l’exactitude en peinture », « l’exact et le vrai », « Qu’est-ce que la bonne peinture », « Peinture poussée et tableau-esquisse », « Gérôme ou la bévue d’une époque », « Des règles de l’harmonie des couleurs et des volumes ».
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