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La Fable de L’époque Bleue
Par Léon GARD
Le peintre Gérôme, de l’institut, prétendait que Corot ne savait pas dessiner un arbre. Bien des critiques d’alors exprimèrent une opinion semblable. Aussi, ne peut-on plus faire au moindre gribouilleur la plus légère réserve sur son dessin sans qu’il redresse fièrement la tête, en répliquant qu’on a toujours critiqué le dessin des plus grandes maîtres.
Les erreurs des académiciens ou des critiques d’art ne sont jamais que des erreurs : ce n’est pas parce qu’ils se sont trompés qu’on aura plus, désormais, le droit ni la faculté de juger. Ce n’est pas parce qu’un académicien ou un critique d’art ont pris un dessin de maître pour un mauvais dessin que tous les dessins deviendront des dessins de maîtres : il y a tout de même le bon dessin, le dessin moyen, le dessin médiocre, et le dessin de rien du tout, car s’il n’y avait pas tous ces dessins-là, il n’y aurait plus d’œuvre d’art. Aussi, quand nous regardons un tableau, nous ne devons pas hésiter à nous faire une opinion sur la façon dont il est dessiné et à prendre la responsabilité de cette opinion devant quiconque.
En conséquence de quoi, je dirai de Picasso, par exemple, non pas qu’il ne sait pas dessiner, car pour juger aussi hautainement, je ne suis ni académicien ni critique d’art, et je ne le dirai pas surtout parce que je ne le pense pas, mais je dirai très fermement que je tiens Picasso pour un dessinateur moyen et plutôt médiocre. Je parle bien entendu du Picasso des époques dites bleues, roses et je ne sais plus quoi encore, c’est-à-dire du Picasso où il dessinait comme tout le monde. Le critérium du dessin, en effet, n’existe que dans la mesure où celui-ci exprime les formes naturelles. Ainsi n’importe quel peintre cubiste aura beau affirmer qu’il dessine bien, cette affirmation n’a aucun sens, aucun poids, tant qu’il n’apporte pas la preuve de son dire en faisant un tableau figuratif selon les règles de l’imitation de la nature. S’il ne peut y réussir, la dérobade du cubisme ne le sauve pas réellement de la médiocrité. Il y a quelques années, le hasard m’avait donné de faire le portrait d’une jeune fille qui dans le même temps, posait pour Picasso, lequel, pour essayer sans doute de prouver qu’il en était capable, s’entêtait à faire un portrait d’après nature et non une fantaisie telle que nous en connaissons. J’avais donc, de première main des échos des séances, et l’on me disait que Picasso s’acharnait, avec des jurons, à s’efforcer de peindre -- ô sacrilège ! -- ce qu’il voyait. On me montra enfin une photographie de l’œuvre terminée : il manquait à cette pauvre jeune fille un morceau du crâne, la tête, privée de volume, restait collée sur le fond, et le profil, d’une inexplicable dureté, évoquait un fil de fer tortillé. La ressemblance était des plus vague et le père de la jeune fille, ébloui par la célébrité de l’auteur, ne pouvait pourtant dire qu’il reconnaissait sa fille et, d’un air embarrassé, prononçait des éloges dénués de sens. Puis il finit par déclarer que, malgré le génie du maître, l’œuvre n’était pas des plus réussies. Je ne veux pas dire, certes, que Picasso n’ait rien fait de mieux que ce malheureux portrait, lequel eut sans doute été meilleur exécuté à l’époque bleue, où sa vision n’était pas encore dénaturée par les innombrables et diverses déformations de la suite. Il n’en est pas moins vrai que l’artiste qui, dans la force de l’âge, subit un tel échec devant la nature, ne peut avoir jamais été un grand dessinateur.
En fait, si l’on considère les prétendus chefs-d’œuvre de l’époque « bleue » ou « rose », non seulement ils sont remplis de défauts énormes, mais encore un genre de défauts incompatibles avec le dessin d’un maître.
Tout d’abord, son dessin assez habile est en réalité un trait sec qui n’exprime pas les volumes, ses oreilles sont lâches et mal accrochées, et ses mains, mal construites, ressemblent à des morceaux de bois ou à des gants vides. Les ignorants citent comme un chef-d’œuvre ingresque le portrait de Mme Picasso dit « à l’éventail ». Le père Ingres eut bondi sous l’injure : les bras sont ceux d’un mannequin et semblent terminés par des gants de caoutchouc couleur chair dans lesquels des mains sont absentes.

(Picasso : Olga à l'éventail )
Le « maître » de l’époque « bleue », de l’époque « rose », de l’époque « ingresque », etc., égalant Ingres et Raphaël, est une légende enfantée par la publicité, laquelle est éclairée d’un trait par cette réflexion de Picasso citée sans malice par Gertrude Stein : « Un tableau n’existe que par sa légende et pas par autre chose », ce qui revient à dire que le talent de l’artiste n’existe pas, mais seulement le talent publicitaire. Ce serait donc une duperie que de chercher un grand talent chez Picasso, hormis celui d’y faire croire.
Pour nous, nous continuons de croire que c’est le génie de Socrate, de Tacite, de Montaigne, de La Rochefoucauld, de Rubens, de Molière, de Balzac, qui crée la légende, et non une légende ingénieuse qui crée des génies où il n’y en a pas.

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