La valeur des œuvres anciennes est solidement établies. Leur prestige est affirmé de génération en génération. On a fait des examens attentifs, répétés, confirmés. Aussi, leur prix ne varie-t-il que momentanément au cours de certains bouleversements comme les révolutions . Le problème des prix ne se pose donc que d'une manière relative pour les objets anciens à l'Hôtel des Ventes.
Les oeuvres modernes
Il en est tout autrement des oeuvres modernes. De nos jours, on a décrété que l'art est une énigme du point de vue absolu : cela va très loin dans tous les sens, y compris celui de la spéculation, car c'est dire que les oeuvres les plus laides, les plus absurdes peuvent être demain tenues pour les plus belles et les mieux équilibrées. Cette façon de voir, qui n'était pas valable à l'époque des artistes anciens, est fort contestable.
La façon de juger les tableaux modernes favorise la spéculation
Cette nouvelle règle de jugement des oeuvres d'art modernes permit à l'Hôtel des ventes de sacrer grand maître qui lui convenait et chef-d'oeuvre n'importe quoi, et prétendre, au contraire, qu'un chef-d'oeuvre est une croûte. En attendant la remise en question des valeurs pour la postérité, les cours de l'Hôtel des Ventes, seuls, tranchent la question, et faut-il rappeler le terrible mot de ce célèbre marchand de tableaux : "A du talent qui nous voulons"?
Les financiers amis des arts
Revenons à l'époque bénie où Henri Lévy, décorateur des hôtels Rothschild, passait pour un Véronèse. Jacques-Emile Blanche (peintre et écrivain d'art de l'époque), dans son livre "Les arts plastiques", écrivait : "Où Meissonier trouverait-il de l'argent pour monter une telle affaire ?" (un nouveau salon). "Il en trouva plus qu'il n'en espérait. En effet, de grands amateurs de tableaux modernes, un Henri, par exemple, un Camondo, maints financiers et mécènes comme Lazare Weiler (où l'on voit que, pour les financiers-mécènes, le grand peintre moderne était le célèbre Meissonier) se chargèrent de la gestion de la nouvelle société".
Les vedettes de l'Hôtel des Ventes en 1880
Aussi invraisemblable que cela paraisse aujourd'hui, les auteurs modernes dont les oeuvres étaient les plus cotées à l'Hôtel des Ventes de 1880 avaient noms : Rosa Bonheur, Bouguereau, Meissonier, Cabanel, Gérôme, Léon Bonnat, Jean-Paul Laurens, Roybet, Detaille, Jules et Emile Breton, Muncaksy, henri Lévy, Tournier-Cuno, Adrien Demont, Tito Lessi, etc.
Dans le même temps, les vrais grands peintres végétaient, se vendaient à des prix ridicules, si toutefois ils se vendaient : aucun marchand de tableaux, sauf Paul Durand-Ruel, tardivement, n'en voulait. Le plus célèbre critique d'art de l'époque, Albert Wolf, dans son livre "La Capitale de l'art", écrivait sur Manet, qu'il n'admirait d'ailleurs pas, ces lignes, après la mort de l'artiste, qui en disent long sur la détresse financière de Manet : "Manet ne vendait presque rien; il vivait sur son patrimoine qui diminuait toujours, et le peintre ne voyait pas sans de noires appréhensions sa vieillesse et l'avenir de sa famille". Et, plus loin : "il cachait sous une plaisanterie son amertume de ne pas être coté". Quand on voit les prix qu'atteignent aujourd'hui les tableaux de Manet dans le monde, il est permis de se poser certaines questions sur le rôle de l'Hôtel des Ventes.
La spéculation sur les tableaux modernes
Le grand marchand de tableaux du temps, Charles Sedelmeyer, voulut donner de l'éclat, dans une exposition qu'il organisa en 1907, aux célébrités académiques qu'il avait achetées, espérant qu'elles "monteraient". Constatant qu'elles ne montaient pas et même qu'elles baissaient, les marchands et les spéculateurs, après avoir misé à fond sur elles, les abandonnèrent. Comme quoi, la plus habile spéculation ne peut rien contre la désuétude d'une mode. Jacques-Emile Blanche trace un tableau saisissant de cette débâcle en écrivant : "Les tableaux de Meissonier ont été couverts d'or. Meissonier a incarné le génie pictural de la France pour le monde entier; jusqu'au jour où, étant mort, les mêmes tableaux qui lui avaient rapporté des fortunes, passant aux enchères publiques, n'eurent plus d'amateurs. On n'avait jamais vu, croyons-nous, un pareil exemple de chute verticale, comme on dit en langage de bourse, d'une valeur de tout repos."
Un connaisseur en spéculation
Enfin, Maurice Rheims, certainement fort intelligent, est un ancien commissaire-priseur qui connaît la musique de la cotation artificielle. Il a écrit un article dont le titre assez cynique est plus révélateur, peut-être, qu'il n'aurait voulu : "Marchands, modes, spéculateurs déterminent le niveau des cours, mais la postérité remet tout en question". Il note froidement qu'un "Bonnat", un "Bouguereau" valaient, de 1890 à 1905, entre 80 000 et 100000 francs-or et qu'ils valent aujourd'hui la même chose en francs-papier. Il dit que leur prix n'a pas changé, et il ajoute, avec une ironie diabolique : "si l'on ne tient pas compte des dévaluations de la monnaie". A ses yeux, la spéculation est un bien en ce qu'elle stimule les sacro-saintes affaires et la tromperie lui échappe. Dans son long article qui en dit plus long encore, il avoue qu'il y a des cotes artificielles. Les raisons qu'il en donne sont subtiles et ingénieuses, mais l'important est qu'il reconnaît le fait. "Pendant quelques mois", dit-il, "la cote de Villon a été soutenue artificiellement. Il prétend qu'"un grand artiste inconnu" (mais où est le grand artiste? Est-ce Maurice Rheims qui le dira?) "peut avoir besoin de la cote artificielle". Ainsi, nous apprenons que des cotes artificielles sont établies : c'est ce que Maurice Rheims appelle "donner une impulsion arbitraire à la cote". il s'ensuit que des artistes auxquels les marchands supposent du talent ont une côte artificielle soutenue par les marchands ayant des stocks des oeuvres de ces artistes. Puisque c'est Maurice Rheims qui le dit, on ne saurait moins faire que de le croire.
J'accuse
j'accuse donc l'Hôtel des Ventes de fournir de fausses cotes pour l'avenir, en ce qui concerne les oeuvres modernes ou contemporaines, ainsi que les journeaux, périodiques, catalogues spécialisés, prétendant être des guides pour l'acheteur prévoyant, s'intitulant "cote officielle", et dont les cotes se basent sur celles de l'Hôtel des Ventes.
