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          La mode de l’incompréhensible

                        par Léon Gard

 

  L’auteur d’un écrit a une intention sinon il n’a aucune raison d’écrire. Or, s’il écrit de façon tellement confuse que le lecteur ne puisse parvenir à savoir quelle est cette intention et qu’il fasse une hypothèse de ce que l’auteur a voulu dire, il risque de se donner beaucoup de peine pour comprendre autre chose et de supposer une intention où il n’y en avait pas. Une idée confuse ou une absence d’idée d’apparence énigmatique n’est pas une idée cachée. Dans l’ésotérisme, l’idée réelle est cachée parce que réservée à des initiés mais elle existe et est seulement enveloppée d’une forme symbolique qui la représente. L’incompréhensible a été en vogue dans la littérature, dans la peinture, parce que la mode interprétait toujours favorablement l’incompréhensible en lui supposant des sous-entendus profonds. La mode aime beaucoup les énigmes. L’origine de celle qui confond incompréhensible et secret vient peut-être du poète Mallarmé. Stéphane Mallarmé, poète délicat, lança un système qui consiste dans le choix savant d’un mot intrinsèquement poétique. Mais ce système n’est qu’un système car il n’est pas évident qu’on connaisse vraiment un nombre d’or permettant de savoir les mots et les rythmes qui font la poésie et qu’on puisse à volonté fabriquer un La Fontaine, un Racine ou un Victor Hugo. Mais les systèmes finissent par être adoptés parce qu’ils ont quelque chose de facile, donc de séduisant. Ils terminent mal leur carrière car on arrive à confondre tout à fait système et talent. Beaucoup ont écrit des mots qu’ils croyaient précieux et expressifs qui n’étaient que bizarres et vides, sans aucune résonance. C’est ainsi que les œuvres qui se targuent de dire beaucoup, parce que non habituelles mais qui, en réalité, ne disent rien, ont fleuri dans la littérature et la peinture.

  Le succès de ces œuvres-là est dû, évidemment, à la mode par qui même les vers de Mascarille eussent pu être adoptés (un personnage des  Précieuses Ridicules ne se pâme-t-il pas d’un : Oh, oh ?) mais il est dû aussi à ce qu’on a aidé la mode en voulant à toute force paraître compréhensif et ne pas être classé dans les esprits obtus, voir des choses extraordinaires où il n’y avait rien.

  C’est ici qu’il faut revendiquer le droit légitime et logique de refuser de suivre des gens dont l’attitude délibérée est de vous pousser dans l’obscurité sous peine du chantage de vous classer arbitrairement en esprit fermé. Les esprits ouverts et les esprits fermés existent bien, en réalité, mais, en fait, il n’appartient à personne de les déclarer tels a priori, car il n’y aurait là qu’une tyrannie et non une certitude.

                                              

 

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