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              Le Picasso de

         la « bonne époque »

                               Par Léon Gard

                (article paru dans le journal Apollo en décembre 1946)

 

Certains lecteurs nous ont reproché de trop parler de Picasso, estimant que, même en le critiquant, c’était lui faire de la publicité et lui accorder trop d’importance.

  Par contre, d’autres pensent qu’il est injuste de le condamner en bloc, car, disent-ils, si ses dernières œuvres sont inacceptables il a fait de belles choses au début et il aurait pu, s’il avait voulu, devenir un très grand artiste.

  Par ces différents sons de cloches on voit combien il est difficile en art de se faire une opinion solidement valable, et aussi combien il est difficile d’exprimer publiquement la sienne sans se faire immédiatement contredire par dix personnes qui, d’ailleurs, ne sont pas d’accord entre-elles.

 Pour nous, nous estimons que la renommée de Picasso est trop grande et trop savamment entretenue depuis longtemps pour que tout ce que nous puissions en dire l’augmente ou la diminue en quoi que ce soit. D’autre part, nous pensons que le cas Picasso est le plus typique d’une certaine « entourloupette » intellectuelle et qu’il est bon d’y revenir jusqu’à ce que la situation soit suffisamment éclaircie. Nous n’ambitionnons pas de modifier la réputation de Picasso dans son étendue mais seulement d’en signaler ce qu’elle doit à l’ambiguïté.

  Dans beaucoup de cas, le malentendu est à la base des opinions.

  En ce qui nous concerne, répétons que jamais, dans ce journal, nous n’avons prétendu que Picasso fut dénué de talent. Personnellement, je suis persuadé qu’il était doué de façon à pouvoir se tailler une place enviable parmi les peintres de sa génération. Mais quand certains disent qu’il aurait pu, s’il avait voulu, devenir un très grand artiste, en conservant et cultivant ses premières manières, et quand d’autres vont jusqu’à affirmer qu’il a effectivement produit des chefs-d’œuvre dans ces manières-là, je le conteste. Il subsiste une différence capitale entre un artiste agréable et un très grand artiste, un grand créateur. Or, dans ses œuvres du début, Picasso, malgré tout son talent, ne cessa d’imiter les uns ou les autres, avec charme, avec grande habileté et aussi, disons-le résolument, avec plus de ruse que de puissance. Il faut poser en fait qu’il n’existe pas une œuvre de lui de cette époque où il révèle une vraie personnalité : si cette œuvre existe qu’on nous la montre et je serai le premier à m’incliner. En tout cas, l’ensemble des artistes et des connaisseurs — je parle de personnalités considérables — est d’accord pour ne pas nier les emprunts constants de Picasso dans ses premières manières. Cette critique est si grave que pour y échapper, pour « parler d’autre chose » on nous a cassé les oreilles avec son dessin « génial ». Malgré ce qu’en pense M. Waldemar Georges, le dessin de Picasso, toujours un peu maniéré, m’a souvent paru gracieux, spirituel (je parle toujours de cette première époque), mais pourtant jamais très beau : notamment toutes ses mains sont éludées ou médiocres, ce qui est une fâcheuse référence pour un dessinateur.

  Certes, Picasso, doué naturellement d’un talent fort agréable, aurait parfaitement pu, comme tant d’autres, s’en contenter. Mais sans doute n’a-t-il pas un caractère à ne passer que pour ce qu’il est. Il veut être le premier dont on parle. De plus, il ne lui suffit pas d’être le nom le plus bruyant de son temps; les grands noms des époques précédentes l’irritent doublement : d’abord parce qu’ils le condamnent par leurs œuvres, ensuite par l’éclat de leurs noms perçant les siècles, auxquels il se doute un peu que le sien ne pourra résister. Il ne lui reste donc que la ressource de la fureur qui consiste en l’occurrence à s’efforcer de faire passer pour périmées, caduques, les œuvres anciennes. Si j’avais à résumer Picasso je le ferais ainsi : talent habile, agréable, impersonnel, assoiffé de renommée, envieux des grands maîtres, préoccupé de détruire leur influence.

  A la vérité, il doit bien savoir qu’il se heurte, au fond, à l’impossible, au destin, à Dieu. Mais un semblant de réussite dans une entreprise aussi chimérique n’est-elle pas de nature à donner une jouissance particulière à cette sorte d’esprit ?

  Ainsi, selon moi, Picasso a fait du cubisme parce qu’il n’a pas accepté de n’être que Picasso. Je vois la confirmation de ce phénomène chez bien d’autres peintres qui, eux aussi, se sont mis au cubisme parce que, se souhaitant du génie, ils étaient trop orgueilleux pour avouer qu’ils n’en avaient pas.

  Mais pour la nouveauté de la formule, pour l’ampleur de la réussite, pour l’opportunité, la finesse des moyens employés, Picasso restera le maître du genre. Rien de plus hardi que sa manœuvre, rien de plus étonnant que son flair à deviner le parti que l’on pouvait tirer de la facilité à impressionner les hommes par des choses impénétrables, à comprendre que choquer les gens c’était souvent les amuser, les intéresser. Que son attitude était à la fois audacieuse et bien raisonnée ! Un talent véritable à la base, pouvant paraître à beaucoup de premier ordre. Puis un renoncement à ce talent semblant être une impulsion irrésistible du génie, mais qui n’était en réalité que le renoncement à l’œuf pour avoir le bœuf. A la fin de ses premières manières, il devait connaître suffisamment de peinture pour savoir qu’il ne ferait jamais mieux et qu’il ne ferait que se répéter : dés lors, son évolution cubiste n’était plus une évolution mais la dissimulation d’une défaite.

  Mais que l’on donne sur la brusque transformation des œuvres de Picasso à l’époque du cubisme l’explication que l’on voudra, il n’en reste pas moins, pour moi, que son œuvre précubiste n’a pas la qualité que certains lui prêtent. Quand je demande à mon interlocuteur de me citer des œuvres déterminées appuyant sa thèse, il m’indique toujours les mêmes tableaux que je connais depuis longtemps et qui ne me paraissent pas dépasser le niveau de l’agrément moyen.

  Je ne suis pas un observateur inattentif, je ne crois pas être partial, et voilà près de trente ans que je me penche sur les problèmes de peinture, soit dans mes propres tableaux, soit en examinant ceux des autres. Aurais-je donc si peu appris en tant d’années, après tant de travail que je ne puisse distinguer clairement une grande œuvre d’une œuvre moyenne ou d’une petite ?

Je consens à n’être qu’un ignorant — après tout cette condition a sa douceur — mais qu’on me dise alors à quels signes il faut reconnaître ceux qu’on doit croire.

                                                  

 

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