|
LE TALENT ET LA CELEBRITE
Par Léon Gard
(article paru dans la revue Apollo en février 1947)
Certains croient fournir un argument sans réplique lorsque, devant eux, on conteste la valeur d’un homme dont le nom est répandu, en répondant : dites ce que vous voulez, il est célèbre.
Confondre la vogue d’un moment, la célébrité de plusieurs années, parfois d’une vie entière, et la gloire définitive, celle de la postérité, celle qui est accordée au talent vrai (« il n’y a que la vérité qui soit durable et même éternelle », dit Fontenelle), est une erreur fréquente des hommes, d’autant plus explicable que ces deux sortes de renommées, la momentanée et la définitive, ne sont pas incompatibles, et que des vivants célèbres laissent parfois un nom glorieux à la postérité.
Malgré le fait renouvelé que des hommes méconnus, méprisés de leur vivant furent, après leur mort, reconnus comme les plus hauts génies, l’opinion n’est pas devenue plus clairvoyante. D’une erreur, elle tombe facilement dans l’erreur opposée, et parfois cumule les deux. Ainsi, beaucoup de gens, se basant sur le fait que des génies furent incompris durant leur vie en ont conclu que les auteurs incompréhensibles sont des génies et doivent être traités comme tels. Pour ne pas se tromper, ils ont porté aux nues tout ce qui leur paraissait obscur, et une fois de plus, le résultat fut de créer de fausses gloires.
Malgré des erreurs graves, répétées, des injustices odieuses et irréparables des époques précédentes, notre époque reste plus qu’aucune autre attachée au prestige spécieux de la renommée.
Elle y est attachée au point de ne pas se soucier des moyens employés pour faire parler de soi : scandale, imposture, ridicule, crime ou bassesse, pourvu que le résultat soit atteint.
Le commerce de la publicité, qui, jadis, fut longtemps jugulé par des gouvernements avisés, connaît aujourd’hui un développement monstrueux grâce aux engins modernes. Faire bien est devenu accessoire; se faire connaître est tout, même sous le jour le moins flatteur : un tel est connu pour être débauché, un tel pour être un indélicat, l’autre pour être avare, l’autre pour être fou : qu’importe, on en parle, et c’est surtout cela qu’il faut.
Et aussi désobligeante que soit une réputation, les gens d’aujourdhui sont si respectueux de la renommée qu’il croit qu’il y a toujours quelque mérite à la base.
On ne prend pas garde qu’il existe des gloires injustifiées, des célébrités de mauvais aloi. Il arrive que des gens célèbres ne vaillent pas plus que d’autres. Il arrive même qu’ils vaillent moins. Il en est encore qui, même après leur mort, « resquillent » quelque réputation parce qu’un homme d’esprit s’est moqué d’eux. Les poètes Linières, Pinchêne, Coras, ont acquis une sorte de célébrité grâce à Boileau qui les cite comme poètes médiocres. Pradon s’est faufilé dans le dictionnaire par la petite porte, avec mention : auteur médiocre qui prétendait égaler Racine, ce qui équivaut à un tel, médiocrité célèbre par sa prétention. Il en est qui sont célèbres par des vols ou des crimes; encore pourrait-on admettre que, dans certains cas, ils furent habiles dans ce domaine, mais parfois seule l’énormité ou la singularité du fait, ou bien le caractère historique de la circonstance en a provoqué l’éclat.
Erostrate était le type de l’homme sans talent : il se rendit célèbre en incendiant le temple d’Artémis. Personne ne parlerait plus d’Enguerrand de Marigny s’il n’avait été pendu, ni du surintendant Fouquet s’il n’avait été incarcéré par Louis XIV, ni de Fouquier-Tinville sans son acharnement contre la famille royale, ni de Mata-Hari sans son exécution dans les fossés de Vincennes, ne de Stavisky sans son procès et sa mort tragique.
Parmi les célébrités, il ne faut pas oublier les médiocres célèbres, les malchanceux célèbres, les imposteurs célèbres, et les criminels célèbres.
Célébrité n’est donc pas, même posthume, synonyme de talent.
D’autre part, le peu de renommée n’est pas davantage synonyme de capacité médiocre, d’abord parce qu’il est avéré que de très grands esprits sont restés longtemps inconnus à cause de l’incompréhension. Ensuite, lorsque nous constatons que des œuvres sublimes sont parfois anonymes, ou le sont devenues par la disparition de toute espèce d’information , on peut également supposer que par la disparition et des œuvres et de la trace de vie des auteurs, les noms des plus grands génies ont pu s’effacer de la mémoire des hommes. Socrate n’a pas écrit : nous ne saurions que peu de choses d’un des plus grands penseurs de l’humanité si un Platon n’avait recueilli ses discours.
La célébrité n’est qu’un état précaire qui peut correspondre ou ne pas correspondre à une haute valeur.
Atteindre la notoriété sans la rechercher autrement que par la qualité de ses ouvrages est légitime. La convoiter continuellement pour elle-même, tendre à la posséder coûte que coûte, par la corruption, l’intrigue, la supercherie, s’efforcer par tous les moyens de détruire ou d’empêcher celle de ses rivaux lorsqu’on la sait méritée, favoriser des renommées manifestement usurpées pour s’en faire des alliances, est une turpitude.
Montrer d’abord du mérite, parvenir ensuite, si la Providence le veut, est une formule irréprochable. Parvenir d’abord, par tous les moyens, pour faire croire à son mérite est une honteuse comédie.
Aussi, ne vouloir considérer que le résultat acquis, c’est-à-dire juger de la valeur d’un homme sur sa célébrité présente, prouve une évident incapacité d’apprécier les choses en les considérant en elles-mêmes, et promet en outre une défection dans le cas où cette célébrité viendrait à subir une éclipse.
Un critique du temps de Balzac (Honoré) écrivait : « Si M. de Balzac avait du talent cela se saurait ».
Voilà où l’on en arrive lorsqu’on établit ses convictions sur la célébrité du moment.

|