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Léonard à l’index
Par Léon Gard
(article paru dans la revue Apollo en août 1951)
Il serait trop facile d’avoir du génie, et même du talent, s’il suffisait d’adopter la pyramide flamboyante de Michel-Ange, le centrage de l’effet, le juste dosage des tons chauds et des tons froids, etc. Les méthodes ne valent que par les qualités qu’on met à les appliquer. Un terrain doit être cultivé d’une certaine façon, mais encore faut-il comprendre qu’une charrue sans terrain ne peut rien faire pousser. Le premier point est de posséder par don inné des qualités extraordinaires, et l’on doit admettre que ces qualités essentielles, même cultivées d’une façon sommaire et empirique, sont capables de produire des œuvres supérieures à celles que donne la meilleure méthode appliquée à des qualités ordinaires. Au reste, il y a des règles individuelles qui ne valent que pour certains tempéraments, et ne conviennent pas à d’autres : les tempéraments statiques n’ont que faire de la pyramide serpentine, laquelle exprime le mouvement, etc.
Mais il y a aussi des règles générales, c’est-à-dire valables pour tous sans exception, car en dehors d’elles, l’art plastique périclite, s’éloigne de son but et de sa raison d’être. Ces règles, même consciente, sont toujours, avant tout et en fin de compte, appliquées d’instinct par les grands artistes, et les échecs relatifs ne sont chez eux que de petites défaillances de l’instinct.
Ce qui paraît être la plus grande éclipse de l’instinct, parce qu’on ne la trouve jamais chez un ancien maître ratifié par la postérité, est la condamnation de la nature. Non pas qu’il faille entendre par respect de la nature le fait de copier obligatoirement ce qu’on a sous les yeux, car un souvenir juste, par exemple, s’apparente parfaitement au respect de la nature, ainsi que l’utilisation cohérente d’éléments empruntés à différents objets naturels. Enfin, le pressentiment d’une chose vraie, c’est-à-dire qu’on n’a pas proprement vue, mais dont on porte en son esprit la préfiguration, procède essentiellement de l’école de la nature.
Mais quel que soit le tempérament d’un artiste, statique comme les Egyptiens ou la plupart des Primitifs, dynamique comme Michel-Ange ou Rubens, réaliste comme Holbein, Velasquez, Courbet ou Monet, visionnaire comme Brueghel d’Enfer ou Jérôme Bosh, méditatif concentré et luminescent comme Rembrandt, réaliste-atmosphérien comme les Impressionnistes ou Cézanne, il ne peut prendre rang de grand artiste que si, comme tous les différents maîtres que je viens d’évoquer, il possède de naissance la supériorité technique. C’est-à-dire que les tempéraments les plus variés n’empêchent aucunement de remplir la condition essentielle définie par Léonard de Vinci : « Le premier objet de le peinture est de montrer un corps en relief et se détachant sur une surface plane. Celui qui peut, en ce point, surpasser les autres, mérite d’être estimé le plus habile dans sa profession », précepte selon lequel il faut, pour être un grand peintre, non seulement remplir cette condition essentielle mais encore la posséder à un degré extraordinaire, et que par conséquent celui qui ne le possède pas du tout n’a aucun titre à se dire peintre. Je sais que d’aucuns se récrieront que j’ai accordé à Cézanne la puissance suprême du relief : la preuve qu’il l’avait, c’est qu’il est flagrant que des imitateurs ne l’ont pas. Il l’avait infiniment davantage qu’un Meissonier qui n’était guère que méticuleux, et les volumes des natures-mortes de Cézanne, de la Maison du pendu ou du portrait de M.Choquet sont beaucoup plus saisissants que ceux de La rixe de Meissonier, des paysans de Millet ou des moissonneurs de Bastien-Lepage. A cette époque, l’habitude des fictions et des anecdotes avait sans doute trop diminué la perspicacité des yeux pour qu’on vit la réalité vraie de Cézanne.
Les gens qui se disent aujourd‘hui artistes-peintres, et sont pourtant tout à fait incapables de « montrer un corps en relief se détachant sur une surface plane » sont si prodigieusement nombreux qu’il n’est pas étonnant qu’on veuille les grouper en syndicat. Mais la co-existence de cette incapacité à peu près générale à exprimer le volume et de la médiocrité générale de la peinture est un fait trop frappant pour qu’on refuse a priori d’y voir un phénomène de cause à effet.
Il y a un autre indice qui ne dément pas l’hypothèse que l’inaptitude de la plupart des peintres à exprimer les volumes est à la base du très grand nombre actuel de productions picturales médiocres ou pis : c’est que la plupart des peintres refusent d’être jugés sur des règles définies, et se retranchent dans l’ambiguïté. Presque tous les artistes interrogés diront, à l’encontre de Léonard de Vinci, et de bien d’autres maîtres, qu’il est impossible d’établir les règles de l’art. Pourquoi cette obstination à croire impossible ce que des maîtres qu’ils disent admirer croyaient possible ?
Les plus grands artistes, les plus grands penseurs, ont défini l’art comme l’imitation de la nature. Aristote n’y a pas manqué. Je reconnais qu’Aristote est bien vieux, mais bien d’autres après lui, et non des plus négligeables, ont dit la même chose. Je sais bien aussi que Charles Blanc, le fameux critique d’art du 17° siècle, n’était pas de l’avis d’Aristote, de Léonard de Vinci ou de Rodin , mais j’avoue n’en être pas très ébranlé.
Je résume : ni l’Académie des Beaux-Arts, ni les Artistes Français, ni les Cubistes ou les Abstraits, ni aucun groupe que je sache, ne propose de règles en art. Bien mieux, ou bien pis, aucun n’en veut entendre parler, et l’un et l’autre côté, malgré les querelles assez vives, sont tout à fait d’accord lorsqu’il s’agit de rejeter le précepte de Léonard de Vinci. J’en conclu que ceux qui se recommandent des maîtres se bornent à s’en recommander sans les écouter : ils font comme ceux qui vont à la messe, communient, mais mènent d’autre part une vie aussi peu chrétienne que possible.
« Le premier objet de la peinture est de montrer un corps en relief et se détachant sur une surface plane. Celui qui peut , en ce point, surpasser les autres mérite d’être estimé le plus habile dans sa profession. » C’est fort ennuyeux pour beaucoup qui, aujourd’hui, parlent péremptoirement sur les Beaux-Arts, que Léonard ait dit certaines choses, mais comment nier qu’il les ait dites ?
Je propose d’en finir, et de mettre franchement à l’index le sieur Léonard de Vinci.

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