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                Meissonier et Picasso

                                              Par Léon Gard

   L’erreur consiste à s’éloigner de la vérité, et par conséquent, deux erreurs également éloignées de la vérité, mais dans un sens opposé, sont des erreurs équivalentes par le degré d’aberration.

   Tout le monde conviendra que ce fut une erreur de voir en Meissonier le premier peintre de son époque, et même une erreur monumentale, puisqu’on lui a élevé deux statues. Au reste, si nous n’avions pas cette certitude, et si nous tenions encore Meissonier pour un grand peintre, quelle condamnation ce serait des ouvrages des artistes célèbres d'aujourd'hui , et aussi de la cote actuelle des prix !

   Mais si nous pensons au contraire, que la renommée gigantesque de Meissonier fut une bévue, et que non seulement Meissonnier a été tenu faussement pour un grand peintre par les augures de son temps, mais encore qu’il y avait à cette époque de vrais grands peintres que ces mêmes augures n’ont pas discernés, nous avouons par là que les juges qui passent pour les plus compétents peuvent pourtant se tromper gravement.

   Or, on ne voit pas que les possibilités d’erreurs soient moins grandes aujourd’hui qu’hier. Certes, les augures actuels méprisent Meissonier, contrairement à leurs prédécesseurs d’hier, mais puisque deux erreurs opposées n’en sont pas moins éloignées de la vérité, est-il absurde de supposer que certains personnes qui méprisent Meissonier n’aient des admirations aussi erronées dans le sens contraire que l’admiration de leurs prédécesseurs pour Meissonnier ?

   Ainsi, le mépris qu’on a pour une sorte d’erreur ne prémunit pas contre toutes les sortes d’erreurs, et il se pourrait que le mépris pour les œuvres de Meissonier n’empéchât pas de tomber dans d’autres sortes d’erreurs aussi grandes, et même plus.

   Il n’est donc pas impossible, à priori, que l’admiration de certains pour Picasso ou pour Braque, soit une erreur comparable à celle des augures d’il y a soixante ans pour Meissonier.

   Rien ne prouve, dira-t-on, qu’il en soit ainsi ? C’est vrai : rien ne prouve rigoureusement que Rouault, Dufy, Picasso, etc, ne soient pas légitiment vantés et célèbres. Mais il est grave de devoir observer que rien ne prouve non plus le contraire, et que d’autre part leur position dans la société actuelle a beaucoup de similitude avec celle qu’avaient jadis Meissonier, Bouguereau, Gérôme etc.. Les uns et les autes auront été portés aux nues par les critiques d’art, les uns et les autres auront joui de la célébrité universelle, les uns et les autres auront bénéficié des honneurs et des commandes des pouvoirs officiels, les uns et les autres se seront crus en avance sur leur temps ( Meissonier disait que l’Institut montrait beaucoup d’audace en l’accueillant, ainsi que Gérôme ), les uns et les autres, enfin auront tenu la tête des prix des artistes de leur époque. Pourtant les époques précédentes avaient moins qu’aujourd'hui commercialisé les œuvres d’art. Les artistes entretenaient à l’égard des gens  qui ne voyaient dans les oeuvres d'art qu'une marchandise un certain mépris. Ainsi, pour les artistes "arrivés’’, la ressemblance est totale. Mais pour l’importance du rôle des marchands, la différence est grande. Depuis Meissonier, la puissance des marchands a augmenté environ de 10 à 1.000. Outre leur nombre beaucoup plus élevé, la formule du stockage s’est démesurément amplifiée, et leur réseau de publicité touche toutes les parties du monde, atteint toutes les sortes de milieux.

Enfin, il y a encore une différence importante. L’école de Meissonier et Bouguereau se contentait de prétendre égaler les grands maîtres passés, et on l’a cru. L’école moderne a prétendu bien autre chose : discréditer non seulement les œuvres des maîtres passés, mais encore, en stigmatisant l’imitation de la nature, contester leur façon de poser le problème de l’art, et créer ainsi une super-école réduisant pour ainsi dire à néant les précédentes. C’était aller trop loin, et cela on l’a cru plus difficilement, car en dépit des énormes moyens de propagande employés, la réussite commerciale des modernes est individuellement moindre que celle des pompiers d’il y a 60 ans : en francs-or, les œuvres de Meissonier, Cabanel, Jules Breton, Rosa Bonheur, se sont vendues beaucoup plus cher à leur époque, que les œuvres de Picasso, Braque, Rouault, Matisse, à la leur, ce qui prouve que si la docilité du public est grande, elle n’est pourtant pas illimitée.

   Tout cela permet de conclure que l’aberration qui avait permis de faire de Meissonier le plus grand peintre français de son époque, a pu se répéter plus tard, en sens inverse, mais de façon plus funeste pour l’art, parce qu’agravée par une reconsidération à la fois révolutionnaire et confuse du problème de l’art, et les exigences péremptoires d’une immense spéculation appuyée d’une publicité gigantesque.

                                                  

© 2008