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Origine du non-figuratisme
par Léon Gard
(article paru dans la tribune libre de l'Amateur d'art en juin 1957)
Mr Georges Duhamel, au « Figaro » du 21 mars dernier, dans un article (d’ailleurs fort élogieux) sur Israël, à la suite d’un voyage dans ce pays, faisait ces curieuses réflexions à propos des arts plastiques israéliens : « Les arts plastiques, abandonnés dés les temps primitifs en raison des prescriptions religieuses — Exode, chapitre XX, verset 2 — connaissent maintenant une revanche fiévreuse. Nombreux étaient dans les colonies juives du monde entier, les israélites attirés par ces arts plastiques et surtout par la peinture. Ils ont joué, sans nul doute, un rôle dans les recherches de ces dernières décennies. Je me suis demandé parfois si les expériences de l’art pictural dit « non-figuratif » n’avaient pas leur origine, du moins chez certains initiateurs israélites, dans une soumission probablement inconsciente, à la loi hébraïque dont j’ai fait mention plus haut.»
C’est la première fois, à ma connaissance, qu’on voit émettre une hypothèse sur l’origine de l’art non-figuratif sans esprit de querelle, c’est-à-dire en toute objectivité, sans prendre à parti l’incompréhensive ineptie des uns ou le charlatanisme des autres.
Cela dit, on peut objecter à M. Duhamel que dés le temps de Salomon, l’interdiction a cessée, car dans la même Bible, au chapitre III des Paralipomènes, où le temple est minutieusement décrit, il apparaît qu’un art on ne peut plus figuratif y était en honneur.
La loi hébraïque dont parle M. Duhamel, nécessaire à son époque pour combattre l’absurde et horrible idolâtrie, a joué bien davantage dans la religion islamique, rattachée à la Bible par les racines, et a donné naissance au merveilleux art abstrait des Arabes, qui n’est abstrait que par la suppression — non absolue d’ailleurs — de la figure animée, mais dans lequel les combinaisons géométriques, qui sont partout dans la nature, règnent en maîtresses.
Le non-figuratisme actuel est donc quelque chose de tout à fait différent de ce qui s’est fait jusqu’à présent et, proprement, une révolte contre la nature, telle qu’on la trouve exprimée noir sur blanc par Guillaume Apollinaire dans ses « Méditations » sur le cubisme : « En deçà de l’éternité dansent les mortelles formes de l’amour et le nom de nature résume leur maudite discipline ».
Ainsi, la position théorique du non-figuratisme apparaît incontestablement métaphysique.
Les aphorismes de Gauguin et la définition du tableau par Maurice Denis, par exemple, qui semblent être à l’origine de la peinture non-figurative ne sont en réalité que des malentendus, des enseignements mal compris, des aliments mal digérés plutôt que des préceptes nouveaux. « Comment voyez-vous cet arbre, plutôt bleuté? Faites-le donc avec le plus beau bleu de votre palette », disait Gauguin. Sans doute est-ce là le départ du Fauvisme, mais c’était déjà la formule des peintres verriers du moyen-âge qui ne s’exprimaient que par des couleurs intenses. La vulgarisation de cette formule est d’ailleurs néfaste puisqu’elle n’est valable que pour les vrais peintres, ceux qui ont le don inné de l’assemblage harmonieux des couleurs, faute de quoi l’on tombe dans un ignorant bariolage qui représente sans doute une partie de la décadence picturale de notre temps. Quant à la célèbre définition de Maurice Denis : « Avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, le tableau est une surface plane garnie de couleurs en un certain ordre assemblées », elle est également vraie pour un peintre authentique, c’est-à-dire possédant le génie mystérieux du « certain ordre », mais nocive en tant que formule didactique, car elle ne fournit pas l’essentiel, à savoir ce « certain ordre » à ceux qui ne le connaissent pas déjà de naissance.
La définition de Maurice Denis, qui eut un succès trop vif dû à sa facilité, laquelle ouvrait les portes à toutes les témérités, peut passer aux yeux de beaucoup pour le point de départ du non-figuratisme. En fait, il est certain que bien des artistes d’avant-garde l’ont prise pour référence sans voir qu’elle est une définition pratiquement inutilisable puisque son auteur lui-même ne l’a pas utilisée et n’a jamais abandonné un complet figuratisme.
Il faut donc revenir à cette idée que le non-figuratisme est une tentative qui n’a pas de précédent connu et qu’elle se présente comme l’ambition de créer dans les arts plastiques une valeur plus permanente que la nature, par conséquent en dehors de la nature, une valeur métaphysique.
Ce qui frappe d’abord dans cette ambition, c’est son caractère incohérent : l’art plastique, dont les effets sont exclusivement sensoriels ne peuvent se placer sur le plan métaphysique sans un violent contre-sens. Le domaine métaphysique étant, comme son nom l’indique, en dehors des choses physiques, est par conséquent interdit aux investigations humaines et ne nous appartient pas. Tandis que le domaine plastique est nôtre. Si l’on me permet cette comparaison, viser la métaphysique au moyen des arts plastiques c’est vouloir se rendre immatériel au moyen de la gastronomie.
Si l’on veut admettre que le non-figuratisme pourrait être encore autre chose qu’une réminiscence de la prescription de l’Exode citée par M. Georges Duhamel chez certains Israélites, autre chose que des combinaisons de marchands ou de financiers, combinaisons qui existent bien mais suivent plutôt les modes qu’elles ne les précèdent, et que, enfin, il est une ambition métaphysique, on devra considérer que les arts plastiques étant essentiellement sensoriels ne peuvent voir dans le non-figuratisme qu’un étranger à leur domaine, et au domaine humain en général.

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