Pour la photographie, Léon Gard nie avec verve
qu'elle reproduise fidèlement la nature.
L'inexactitude de la
meilleure des photographies a même quelque chose de tellement flagrant pour le
véritable observateur, que l'on ne peut que constater la facilité particulière
avec laquelle on croit plutôt les choses fausses que les choses vraies pour peu
que les fausses aient une apparence grossière de vérité: faut-il répéter que les
différents plans, dans une photographie, sont tous faux, relativement à la
vision humaine, trop flous ou trop durs, les uns par rapport aux autres et qu'il
est impossible de les régler. Si par malheur on place une main en avant, elle
est d'une grosseur monstrueuse, ce qui n'est pas dans la nature ni dans notre
oeil. De plus, la photo est impuissante à exprimer les différentes matières.
Photographiez une fleur, une orange, une grappe de raisin, un épiderme fin et
transparent: la fleur est en celluloïd, l'orange est noire, la grappe de raisin
ressemble à celle que nos grands-mères mettaient sur leur chapeau, et la peau la
plus diaphane deviendra un parchemin sans aucune sensibilité ni luminosité. Et
si vous dites après cela que la photo est fidèle, c'est que vous n'êtes pas
exigeant. Enfin, la traduction des couleurs en valeurs est toujours inexacte en
photographie: selon les systèmes, les couleurs blanchissent ou noircissent et
créent un déséquilibre total. Quant à la photo en couleur et la photo en relief,
considérées comme un admirable progrès, elles montrent les mêmes faussetés que
la photo plane et monochrome, avec cette différence que dans un cas ces
faussetés sont mises en relief, et dans l'autre sont mises en couleur.
[...] Reprocher à une
peinture d'être d'une exactitude photographique est une pcritique
absurde et ambiguë, car en réalité c'est comme si l'on disait que cette peinture
est d'une fidélité superficielle et toute relative, ou encore qu'elle est nette
et précise sans être très exacte, alors qu'on prétend dire au contraire qu'elle
est trop exacte, ce qui est dénué de sens parce que le fait d'être exact, dans
aucun cas ne saurait être assimilable à une faute ou à une erreur.
Pour tout dire, il faut
bien en venir à reconnaître que c'est l'oeil humain qui our nous est
l'absolu, puisque c'est lui l'arbitre en matière de vision quelle qu'elle soit.
Or, si l'oeil humain est
considéré comme le plus juste, et il n'y a pas moyen d'y contredire à moins de
donner sa démission d'homme, il s'ensuit que c'est le meilleur oeil entre les
yeux humains qui reste l'arbitre suprême en matière de justesse visuelle sur la
terre, et ce ne peut donc être l'appareil photographique.