De ce que les règles ne
suffisent pas pour produire un chef-d'oeuvre, répond Léon Gard, on a
tiré ce sophisme: que les règles sont inutiles, et que le sentiment suffit.
En réalité, ce n'est pas
des véritables règles qu'on a voulu parler, en créant un malentendu plus ou
moins volontaire, mais des recettes académiques, des routines du maniérisme.
Quant aux véritables règles, on conçoit qu'elles indisposent fortement ceux qui
sont incapables de s'en servir, car non seulement ils les discréditent, n'ayant
la force ni le talent d'en faire usage, mais ils les redoutent et les haïssent
parce qu'elles font voir leur imperfection.
Tous les hommes de génie
du passé ont recherché les règles pour diriger leur génie: Apelle, Protogène,
Léonard de Vinci, Albert Dürer, Titien, Rubens, Poussin, et combien d'autres.
[...]
Enfin, l'omnipotence des
règles est telle que ceux qui les ignorent s'y conforment, s'ils sont bien
doués, sans s'en apercevoir. C'est même ce phénomène d'instinct, d'intuition qui
a fait dire que puisque les gens de talent peuvent faire de bons ouvrages en
ignorant les règles et que, d'autre part, ceux qui les savent ne peuvent, sans
talent inné, en produire que de mauvais, il est inutile aux uns comme aux autres
d'apprendre des règles. Mais les grands génies que j'ai cités, que tout le monde
reconnaît comme tels, y compris les adversaires des règles, ont-ils été des sots
de chercher les règles pour les destiner aux artistes? Et des sots encore ceux
qui les ont adoptées? Annibal Carrache montrait-il de la stupidité en disant que
le traité de la peinture de Léonard de Vinci lui aurait épargné vingt ans de
travail s'il l'avait lu dans sa jeunesse?
Enfin, il devient de plus
en plus évident que la publication des règles est utile à la société en général,
parce qu'elles constituent le critérium indispensable pour choisir les ouvrages,
le barrage pour contenir le flot de la médiocrité. *
D'ailleurs, Léon
Gard remarque que si l'on a supprimé les lois, les juges sont toujours là
(critiques d'art, jurys de concours, etc.) et qu'on ne peut qualifier cela
autrement que de monstruosité
.
*