Puis il s'élève énergiquement contre les
prétentions abusives des déformants ou des non-figuratifs à se prévaloir de
certains grands peintres du passé en en faisant des précurseurs du Cubisme, de
l'Abstrait ou de l'Expressionnisme (on s'arrange toujours avec les morts, dit
Léon Gard, ils ne nous font jamais de reproches, ils ne nous infligent jamais de
démentis; on leur fait dire ce que l'on veut car peu de gens sont en mesure de
relever les abus de prosopopée). Qand il lit pour la énième fois sous la plume
d'un critique d'art que "les peintres d'origine cézanienne ramènent les forces
multiples de l'univers physique au cube, au cylindre, à la pyramide et leurs
composants...", Léon Gard explose:
Voyons, ce n'est pas
sérieux. Jusqu'à quand les critiques d'art affirmeront-ils ex-cathédra des
choses qui ne sont pas vraies, feront-ils dire aux artistes des choses qu'ils
n'ont pas dites, leur prêteront-ils des intentions qu'ils n'ont jamais eues?
Jusqu'à quand nous infligera-t-on cette définition absurde, cette fausse
affirmation, qui veut que les Cubistes soient des cézanniens? On sait pourtant
ce qu'en pensait Cézanne lui-même: "Tout cela ne compte pas, ce sont des
farceurs" disait-il à Emile Bernard, en parlant de ses prétendus continuateurs,
qui, en réalité, mettaient leur médiocrité à la remorque du nom de Cézanne,
brusquement célèbre [...] Ni ses oeuvres, ni aucun propos recueilli de sa bouche
ne permettent de faire de Cézanne le père du Cubisme, tout au contraire puisque
sa seule formule était l'imitation sur nature . Il disait en effet: "il faut de
l'imitation, et même un peu de trompe-oeil, cela ne nuit pas si l'art y est". Il
disait encore: " copier la création me suffit, ceux qui ont cru imaginer se sont
abusés eux-mêmes". A la fin d'une discussion où Emile Bernard l'avait agacé par
des théories assez abstraites, il lui cria: " Sur nature!" et lui tourna le dos
[...] Etre Cubiste au nom de Cézanne, c'est comme si l'on était contre le
catholicisme au nom du Pape, pour Goliath au nom de David, contre les Tables de
la loi au nom de Moïse, pour Caïn au nom d'Abel [...] Non seulement ceux qui
prétendent s'apparenter à Cézanne en faisant du Cubisme sont des aberrants, ou
plus gentiment, comme aurait dit lui-même Cézanne des farceurs, mais encore ils
sont forcés, pour les besoins de leur argumentation, de donner Cézanne pour le
contraire de ce qu'il était. Selon moi, Cézanne est un grand peintre qui a
effectivement réalisé la plus grande partie de ce qu'il voulait réaliser. Selon
d'autres, il ne l'a pas réalisée. Mais qu'il ait réalisé ou non ne change rien à
l'affaire, et sa position en face du problème de l'art n'en est pas moins la
même: Cézanne tendait tous ses efforts à copier la nature le plus dévotieusement
qu'il pouvait et sur le " motif" . Il est flagrant, par contre, que les Cubistes
rejetaient la nature conformément à la formule d'Appolinaire qui, lui, était le
véritable inspirateur du mouvement cubiste.
Léon Gard reviendra souvent, pour le contester
vivement, sur l'accaparement du nom de Cézanne par les Cubistes.*