|
|
 |
|
Comment
ne pas trouver émouvante
l'énergie avec laquelle Van Gogh, qui devait devenir fou, lutte pour rester
équilibré dans son art, alors que tant d'autres aujourd'hui se donnent une peine
inimaginable pour paraître insensés? En 1885, il écrivait: " Je conserve de la
nature un certain ordre de succession et une certaine précision dans le
placement des tons, j'étudie la nature pour ne pas faire des choses insensées,
pour rester raisonnable, mais il m'importe moins que ma couleur soit précisement
identique à la lettre, du moment qu'elle fasse beau sur ma toile comme elle fait
beau dans la vie ..." Bien que ces réflexions soient écrites par un Hollandais
dans un français incorrect, elles sont suffisamment claires.
Elles signifient que pour
que les couleurs" fassent beau" sur un tableau comme elles font beau dans la
vie, il est nécessaire de ne pas les reproduire littéralement telles qu'on les a
sous les yeux au moment où l'on exécute son tableau. Cette règle va tellement de
soi qu'il devrait être presque inutile de l'énoncer et je me demande pourquoi
elle fut et est encore l'objet de si violentes polémiques. Quand on passe dans
la rue, la beauté d'un sujet ( telles fleurs dans un vase, je suppose ) vous a
frappé. Vous cherchez à en retrouver les éléments, mais les éléments
reconstitués à l'atelier n'expriment pas tout à fait votre sensation première:
ce sont bien les mêmes fleurs, mais le vase dont vous disposez a une forme, une
matière, une couleur différentes, les fleurs ne reçoivent pas la même lumière
qu'à l'endroit où vous les aviez admirées, le fond n'est pas le même, etc. A
force d'arranger vos fleurs et ce qui les entoure vous pouvez parvenir à vous
rapprocher beaucoup de votre première vision, mais il y manque encore quelque
chose: ce quelque chose vous pouvez l'y mettre si votre souvenir est très vif et
votre technique très pure, et il est bien évident que dans ce cas-là vous aurez
contrevenu à l'exactitude de la reproduction littérale de ce que vous aviez
devant les yeux en faisant votre tableau. Il peut aussi se faire que dans un
aspect de la réalité que vous trouvez admirable vienne malencontreusement
s'interposer un objet qui gâte tout: pylône, poteau télégraphique, construction
quelconque, arbre mal placé, etc. Aucun artiste véritable ne vous dira que vous
n'avez pas le droit de supprimer ce pylône, de modifier la valeur ou la couleur
de tel objet qui détruit votre ensemble, et comme le faisait Corot d'ajouter un
arbre qui n'est pas précisément dans votre champ visuel, car ce genre de
modification a précisement pour but de conserver toute sa pureté, tout son
éclat, à la chose vraie qui vous a frappé. Enfin, vous pouvez vous trouver
devant un ensemble d'objets dont la couleur ou la forme vous paraissent pouvoir
constituer les éléments d'un tableau. Parmi ces objets qui vous donnent
satisfaction dans l'ensemble, il s'en trouve quelques uns dont le ton ne
s'amalgame pas à l'harmonie générale, mais que vous ne pouvez enlever sans tout
détruire. Que faites-vous alors? Vous vous efforcez en les peignant, de les
transposer pour les faire participer à l'harmonie. Encore une fois, vous avez
contrevenu à la réalité littérale de la reproduction, et encore une fois, aucun
artiste ne vous en blâmera ; d'ailleurs, transposition n'est pas inexactitude
mais au contraire exactitude exprimée dans une autre gamme.
precedente
suivante
pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 14 15
|
|
|
© 2005 |
|