Il est bien évident qu'en
art l'exactitude qui compte est celle des nuances et des oppositions, les autres
sont sans importance. Et c'est bien là, je crois, la pensée de Van Gogh citée
plus haut: " Il m'importe moins que ma couleur soit précisement identique à la
lettre, du moment qu'elle fasse beau sur ma toile comme elle fait beau dans la
vie."
Mais où le malentendu
surgit, c'est à partir du moment où certains se recommandent de Van Gogh, et de
bien d'autres, pour justifier leur prétention arbitraire de ne rien peindre qui
ne soit inexact de valeur, de forme et de couleur, et surtout lorsqu'ils
affirment que l'art ne commencent qu'à partir de l'inexactitude.
Je voudrais qu'on cessât
de jouer continuellement sur ce mot d'exactitude, de laquelle on s'efforce
depuis quelques années de faire une bête noire des artistes.
On peut manquer à
l'exactitude par le petit côté ou par le grand. Manquer à l'exactitude des
petites choses peut être négligeable; ce peut être recommandable dans la mesure
où ce manquement aux choses petites favorise les grandes: cela ne veut point
dire qu'il ne faut d'exactitude en rien. Si je ne me trompe, l'exactitude est,
en dehors du sens de ponctualité, l'état de ce qui est conforme à la vérité. Il
s'ensuit qu'il n'est aucune vérité sans exactitude, et que par conséquent un
tableau ne contenant aucune exactitude ne contient non plus aucune vérité. Et
enfin, qu'un tableau ne contenant aucune vérité n'a aucun poids.
Pour moi, j'avoue que les
effets qui me ravissent le plus dans les tableaux de Van Gogh sont des effets
que je remarque constamment dans la nature et que je suis émerveillé de voir
traduits par ce génie profond et délicat. Même les effets qui pourraient, à
première vue, être jugés tout à fait inventés, comme par exemple la berceuse,
possèdent des harmonies naturelles savamment appliquées. Dans ce dernier cas Van
Gogh se range dans les grands décorateurs comme les verriers du Moyen Age, les
émailleurs, les céramistes hispano-mauresques. Il n'a rien trouvé de nouveau
après eux, et l'on peut dire que tous les grands décorateurs ont retrouvé aussi
les lois des harmonies naturelles pour les appliquer de diverses façons à
l'embellissement du décor de la vie.
Cela dit, j'en arrive à
l'aspect de Van Gogh par lequel je pense qu'il fut un désastreux exemple pour
beaucoup de peintres. Il s'agit de l'époque où commencent à apparaître dans ses
tableaux des déformations excessives, des lignes tortueuses et flamboyantes. Le
bon Cézanne lui dit un jour sans malice et sans prévoir la catastrophe:"
Sincèrement, vous faites une peinture de fou." Il faut bien avouer que c'est la
vérité; Van Gogh gardait au fond de son esprit une lézarde terrible et cette
disposition s'aggravant finit par donner à ses oeuvres un aspect insolite. Cette
évolution pathologique ne diminue pas la grandeur du peintre. Je pense même que
le cas de cet être appelé, guetté par un autre monde, prêt d'être à jamais
englouti par lui, n'étant plus pour ainsi dire qu'à demi sur la terre et
conservant à travers le naufrage son génie unique de peintre, a quelque chose de
grandiose et de solennel.
Mais c'est pourquoi cela
ne s'imite pas. Or, lorsqu'on voit des quantités de peintres qui ne sont ni fous
ni de génie s'appliquer à singer le fou génial, en surenchérissant sur les
extravagances, on ne peut s'empêcher de trouver la comédie assez antipathique,
sans parler des oeuvres qui sont fort laides et ennuyeuses.