Enfin, Léon Gard passe en revue l'héritage de
gaugin.
Le groupe dit de
Pont-Aven est sorti tout entier de cette recette de Gauguin: Comment voyez-vous
cet arbre? Vert? Mettez donc le plus beau vert de votre palette; et cette ombre?
plutôt bleue? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Divers
mouvements qui ont succédé eurent encore pour point de départ des paroles de
Gauguin: Ne copiez pas trop d'après nature. L'art est une abstraction. Et
encore: Vous connaissez depuis longtemps ce que j'ai voulu établir: le droit de
tout oser. On est confondu de voir que des mouvements picturaux célèbres aient
été suscités par des propos aussi sommaires. Mais à la reflexion, on s'étonne
moins; les formules de Gauguin offrent le genre de séduction qui agit le plus
sur les gens: faciles, grandiloquentes, puérilement révolutionnaires, elles
flattent ce penchant des hommes pour les recettes mirifiques, en même temps que
leurs instincts de garnements déchaînés qui se saoulent d'indiscipline.
Je ne prétends point que
Gauguin n'était pas un grand artiste, ni que ses idées étaient absurdes et
charlatanesques. Il était magnifiquement doué, et la plupart de ses oeuvres sont
belles. Quant à ses idées, je les crois remarquables et contenant toujours une
part de précieuse vérité. Malheureusement, elles étaient si médiocrement
exprimées qu'elles créent facilement l'équivoque. Elles furent surtout
maladroitement interprétées par des suiveurs qui en firent des axiomes à la fois
pédants et bornés et dont on sait très bien qu'au fond du coeur il se moquait.
Non, je ne fais pas le procès de Gauguin, et surtout celui de ses
chefs-d'oeuvre. Mais je veux souligner que de l'immense tourbillon des
manifestations picturales tapageuses de ces quarante dernières années, il ne
reste de valable qu'un petit nombre d'oeuvres individuelles, c'est-à-dire qui
sont le fait, non pas des idées, mais des dons: car ce ne sont pas les idées sur
la peinture qui font de bons tableaux, mais le don qu'on a reçu de savoir
peindre.
Qu'on n'abuse pas de
cette profession de foi pour me faire dire que je nie l'enseignement: je le
respecte au contraire infiniment. Rien n'est plus souhaitable qu'un enseignement
sain.
Certes, encore une fois,
la première condition est d'être doué, car à quoi bon cultiver un terrain
stérile? Néanmoins, aussi doué qu'on soit, une indication judicieuse peut éviter
ou faire vaincre une difficulté, ou raccourcir la route. Par contre, je suis
épouvanté à l'idée des ravages que provoque un enseignement à la fois confus et
subversif. Prêtant à l'équivoque, il ne transmet pas aux véritables intéressés
ce qu'il peut contenir d'utile, tandis qu'il devient fallacieux pour les autres
et fait naître des ambitions présomptueuses et folles dans les esprits les moins
organisés, parfois, pour la production d'une oeuvre d'art, en leur faisant
croire à une formule-clé qui ouvre tout. C'est ainsi que pour un seul homme de
talent, on voit proliférer à côté des écoles, des groupes, des tendances qui
n'offrent qu'un vain et désolant tumulte.
Peut-être ne faut-il pas
s'attrister outre mesure sur les erreurs et les désordres acquis: ils portent
leurs enseignements, ils nous montrent ce qu'il faut éviter.