L.G. face à l'art non-figuratif, page 15  
 
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Ces "Maîtres" ne savent ni peindre ni dessiner

   Il est évident que si Gauguin avait été plus intelligible dans l'énoncé de ses principes et si, étourdiment avouons-le, il ne les avait pas proposés comme devant détruire les conceptions passées, y compris l' impressionnisme, nous n'aurions pas connu cette longue époque où régna la tyrannie du saugrenu, c'est-à-dire, selon les définitions imprudentes de Gauguin:" le droit de tout oser." Je ne m'attarderai pas sur la question de savoir si notre sens critique s'est mieux aiguisé au spectacle d'expériences absurdes, s'il nous fallait cette épreuve pour nous inspirer un élan plus vif vers le vrai. Ce que je sais, c'est que nous avons été longuement opprimés par une atmosphère d'aberrations, et que nous serons heureux d'en sortir.

   Il nous faudra donc, bon gré mal gré, réfuter ceux qui, à tout propos, brandissent Gauguin, son appel à la transposition, à la déformation, au droit de tout oser, etc.

   Mais venons en à la fameuse théorie des couleurs. Elle se résume ainsi: si vous avez un vert moyen, un bleu moyen, mettez un vert vif, un bleu vif. Quoi, est-ce là tout? Mais oui, c'est tout. Il s'agit, en somme, de monter tous les tons afin d'obtenir une sonorité plus grande, mais en maintenant la même harmonie entre eux. Le précepte est d'une application facile, trop facile, hélas! C'est pourquoi tant de gens l'ont adopté, et pourquoi les résultats furent mauvais: on montait bien les tons tant et plus, mais on maintenait rarement l'harmonie entre ces tons, car pour cela il fallait être Gauguin, ou l'équivalent. Considéré dans l'abstrait, ce precepte a ceci de juste qu'il nous rappelle qu'il y a une loi de l'harmonie des couleurs établissant que, quelque soit le sujet d'une peinture, elle doit être au premier abord harmonieuse par ses couleurs: ainsi, il est bien vrai que le vitrail, oeuvre de couleur par définition, prend toute son éloquence à une distance où l'on ne distingue plus que le jeu des couleurs. Mais le précepte a ceci de faut qu'il ne voit que la sonorité et néglige un côté considérable de la peinture: la finesse des rapports entre les tons fort peu colorés, et ce genre de jouissance est détruit si d'un gris bleu vous faites un bleu; que deviendraient avec la théorie de Gauguin, les merveilleux gris de Corot? Le précepte a encore ceci de faut qu'il laisse croire trop volontiers qu'il suffit de tout barbouiller de couleurs vives pour faire oeuvre de peintre. Gauguin donnait une licence sans y joindre le moyen de contrôle. Non seulement, il ne le donne pas, mais encore il le supprime, en décrétant qu'on a le droit, bien plus, le devoir de déformer la nature, et que, par conséquent, la copie est condammable. Là, le conseil devient tout à fait exécrable. Il n'est aucun cas, en effet, où il ne soit pas excellent de copier littéralement la nature, même pour celui qui exerce un art ne consistant point dans sa reconstitution, par exemple, un architecte, un décorateur, un tapissier, un verrier, etc. Il n'est pas un morceau de nature quel qu'il soit qui n'offre un parfait exemple d'harmonie de couleurs, de lignes, de volumes. Donc, plus un artiste est appelé par sa spécialité à ne pas faire oeuvre d'imitation absolue, plus il lui est salutaire d'exécuter des copies d'après nature, afin que son souvenir soit bien imprégné des grandes lois qu'il lui faudra appliquer avec maîtrise. Il doit transposer et, pour transposer, il lui faut savoir d'abord parfaitement "jouer" dans le ton original. Quant au genre de peinture qui consiste à imiter littéralement, c'est certainement le plus ardu qui soit, car il ne laisse guère place à la fantaisie, laquelle est souvent synonyme d'accommodement.

   Mais lorsqu'on imite exactement, diront certains, que devient la personnalité? La personnalité, dans ce cas, répondrons nous, est pour le moins dans la technique, laquelle varie avec chaque artiste comme varie son écriture. Copiez un morceau de littérature scrupuleusement, phrase à phrase, mot à mot, sans omettre un accent, ni une virgule: ne verra-t-on pas cependant par votre écriture que la copie est de vous? Evidemment, la comparaison est valable à ceci près qu'alors que la copie de la page d'écriture est facile et banale, il devient au contraire original et savant de copier l'oeuvre de Dieu: les prodigieux portraits de Memling, Fouquet, Van Eyck, Rogier Van der Weyden, étaient-ils oui ou non des copies exactes? Sont-ils oui ou non des oeuvres originales?

   Quant à vouloir créer un monde à part, en marge ou en dépit du réel, c'est une entreprise orgueilleuse, aussi impuissante que la Tour de Babel à s'élever jusqu'aux cieux: cela finit toujours par la confusion des langues.

   Au lieu d'apprendre à mépriser et à torturer cette réalité dont nous tirons pourtant tout ce que nous sommes, nous devrions plutôt nous efforcer de la mieux regarder, de la mieux comprendre. Elle est plus généreuse que nous: quand nous l'injurions, elle nous fait vivre; que serait-ce si nous l'aimions?

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© 2005

Cinquante ans de combat contre l'art non-figuratif

A la découverte du peintre Léon Gard (1901-1979) et de ses écrits, où il défend sa conception de l'art inséparable de l'imitation de la nature.