Il est évident que si
Gauguin avait été plus intelligible dans l'énoncé de ses principes et si,
étourdiment avouons-le, il ne les avait pas proposés comme devant détruire les
conceptions passées, y compris l' impressionnisme, nous n'aurions pas connu
cette longue époque où régna la tyrannie du saugrenu, c'est-à-dire, selon les
définitions imprudentes de Gauguin:" le droit de tout oser." Je ne m'attarderai
pas sur la question de savoir si notre sens critique s'est mieux aiguisé au
spectacle d'expériences absurdes, s'il nous fallait cette épreuve pour nous
inspirer un élan plus vif vers le vrai. Ce que je sais, c'est que nous avons été
longuement opprimés par une atmosphère d'aberrations, et que nous serons heureux
d'en sortir.
Il nous faudra donc, bon
gré mal gré, réfuter ceux qui, à tout propos, brandissent Gauguin, son appel à
la transposition, à la déformation, au droit de tout oser, etc.
Mais venons en à la
fameuse théorie des couleurs. Elle se résume ainsi: si vous avez un vert moyen,
un bleu moyen, mettez un vert vif, un bleu vif. Quoi, est-ce là tout? Mais oui,
c'est tout. Il s'agit, en somme, de monter tous les tons afin d'obtenir une
sonorité plus grande, mais en maintenant la même harmonie entre eux. Le précepte
est d'une application facile, trop facile, hélas! C'est pourquoi tant de gens
l'ont adopté, et pourquoi les résultats furent mauvais: on montait bien les tons
tant et plus, mais on maintenait rarement l'harmonie entre ces tons, car pour
cela il fallait être Gauguin, ou l'équivalent. Considéré dans l'abstrait, ce
precepte a ceci de juste qu'il nous rappelle qu'il y a une loi de l'harmonie des
couleurs établissant que, quelque soit le sujet d'une peinture, elle doit être
au premier abord harmonieuse par ses couleurs: ainsi, il est bien vrai que le
vitrail, oeuvre de couleur par définition, prend toute son éloquence à une
distance où l'on ne distingue plus que le jeu des couleurs. Mais le précepte a
ceci de faut qu'il ne voit que la sonorité et néglige un côté considérable de la
peinture: la finesse des rapports entre les tons fort peu colorés, et ce genre
de jouissance est détruit si d'un gris bleu vous faites un bleu; que
deviendraient avec la théorie de Gauguin, les merveilleux gris de Corot? Le
précepte a encore ceci de faut qu'il laisse croire trop volontiers qu'il suffit
de tout barbouiller de couleurs vives pour faire oeuvre de peintre. Gauguin
donnait une licence sans y joindre le moyen de contrôle. Non seulement, il ne le
donne pas, mais encore il le supprime, en décrétant qu'on a le droit, bien plus,
le devoir de déformer la nature, et que, par conséquent, la copie est
condammable. Là, le conseil devient tout à fait exécrable. Il n'est aucun cas,
en effet, où il ne soit pas excellent de copier littéralement la nature, même
pour celui qui exerce un art ne consistant point dans sa reconstitution, par
exemple, un architecte, un décorateur, un tapissier, un verrier, etc. Il n'est
pas un morceau de nature quel qu'il soit qui n'offre un parfait exemple
d'harmonie de couleurs, de lignes, de volumes. Donc, plus un artiste est appelé
par sa spécialité à ne pas faire oeuvre d'imitation absolue, plus il lui est
salutaire d'exécuter des copies d'après nature, afin que son souvenir soit bien
imprégné des grandes lois qu'il lui faudra appliquer avec maîtrise. Il doit
transposer et, pour transposer, il lui faut savoir d'abord parfaitement "jouer"
dans le ton original. Quant au genre de peinture qui consiste à imiter
littéralement, c'est certainement le plus ardu qui soit, car il ne laisse guère
place à la fantaisie, laquelle est souvent synonyme d'accommodement.
Mais lorsqu'on imite
exactement, diront certains, que devient la personnalité? La personnalité, dans
ce cas, répondrons nous, est pour le moins dans la technique, laquelle varie
avec chaque artiste comme varie son écriture. Copiez un morceau de
littérature scrupuleusement, phrase à phrase, mot à mot, sans omettre un accent,
ni une virgule: ne verra-t-on pas cependant par votre écriture que la copie est
de vous? Evidemment, la comparaison est valable à ceci près qu'alors que la
copie de la page d'écriture est facile et banale, il devient au contraire
original et savant de copier l'oeuvre de Dieu: les prodigieux portraits de
Memling, Fouquet, Van Eyck, Rogier Van der Weyden, étaient-ils oui ou non des
copies exactes? Sont-ils oui ou non des oeuvres originales?
Quant à vouloir créer un
monde à part, en marge ou en dépit du réel, c'est une entreprise orgueilleuse,
aussi impuissante que la Tour de Babel à s'élever jusqu'aux cieux: cela finit
toujours par la confusion des langues.
Au lieu d'apprendre à
mépriser et à torturer cette réalité dont nous tirons pourtant tout ce que nous
sommes, nous devrions plutôt nous efforcer de la mieux regarder, de la mieux
comprendre. Elle est plus généreuse que nous: quand nous l'injurions, elle nous
fait vivre; que serait-ce si nous l'aimions?