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La Célébrité est devenue un commerce
Par Léon
GARD
« L e boniment fait partie du métier », dit un proverbe,
lequel s’applique vraisemblablement à celui de charlatan, et le poète Henri
Heine, ayant rappelé ce proverbe, lui adjoint cette conclusion insidieuse :
« et la vie est un métier comme un autre », conclusion que nous
rejetons brutalement puisqu’elle donne à entendre que la vie appartient
légitimement au plus habile menteur.
Du moins, ce cynisme indique t-il avec une
clarté suffisante que certains esprits ne réprouvent pas le charlatanisme,
l’admirent quand il est ingénieux, et vont non seulement jusqu’à prétendre que
rien d’important ne se fait sans son concours, mais encore que tous les gens qui
parviennent à une haute réputation dans le monde ne sont que des charlatans
d’une espèce ou d’une autre. C’est encore Henri Heine, en effet, qui écrit :
« est-il un homme considérable qui ne soit quelque peu charlatan? »,
ce qui est au delà du vrai, car aussi répandue que soit l’hypocrisie, faut-il
pourtant qu’elle prenne ses modèles quelque part.
Sans nous appesantir sur ce que vaut cet
amoralisme sceptique qui présente l’escroc intelligent comme le type humain le
moins méprisable, qui feint de ne voir dans l’honnêteté qu’une hypocrisie ou une
sottise pour se dispenser de l’honorer et de s’y conformer, nous nous bornerons
à constater qu’il est une sorte de gens qui considèrent le charlatanisme comme
une attitude philosophiquement valable, sinon supérieure, et en conséquence nous
serions des observateurs fautifs d’ignorer la pratique du charlatanisme
méthodique dans le monde.
Certes « le boniment fait partie du
métier », ce qui enseigne qu’il y des métiers où le boniment est essentiel
et des métiers qui, dans leur principe, n’en comportent pas.
Il s’ensuit qu’il existe dans l’humanité
des groupements qui se proposent de servir la bonne foi, tandis que d’autres se
proposent délibérément de servir la mauvaise.
Voilà donc qui est bien tranché : les uns
se proposent de ne pas tromper; les autres se proposent de tromper ceux qui ont
choisi d’être sincères, et ils s’efforcent de faire en sorte que la bonne foi
devienne comme une espèce de « talon d’Achille », le point vulnérable
sur lequel ils frappent toujours.
Pourtant, ceux qui ne veulent pas tromper
ne veulent pas non plus qu’on les trompe, et lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils
sont dupes ils entrent vigoureusement en lutte contre leurs dupeurs.
En conséquence, il arrive que le public de
bonne foi, mis en méfiance par certains déconvenues, cesse de mordre au
boniment, et c’est alors que le « métier » du charlatan connaît des
périodes de marasme.
Et il n’est pas douteux par exemple, que le
boniment, principal moteur de la fabrication des célébrités factices, ne
traverse actuellement une crise sérieuse. S’en remettra-t-il? Je n’en sais rien,
et pour ma part, je souhaite ardemment qu’il succombe, bien que je n’ignore pas
qu’il ait la vie dure.
On a vraiment trop tiré sur la corde du
boniment et elle laisse voir son usure. Après les manigances auxquelles on a
assisté, les orchestrations de presse, les articles, soit dithyrambiques ou
injurieux mais payés, les uns comme les autres, les polémiques concertées, les
scandales systématiques, les conférences trop spectaculaires, les éditions trop
luxueuses, les favoritismes indécents, les proscriptions iniques, les intrigues
politiques, etc., pour aboutir visiblement à une tentative de « boom »
de la marchandise, il faut avouer que tout homme célèbre, de quelque bord qu’il
soit, est devenu tant soit peu suspect, car on est toujours en droit de se
demander de quelle proportion d’enflure est faite sa renommée.
Très longtemps, on a cru de confiance -- et
c’est ce qui a rendu l’astuce possible -- qu’une personne ne peut devenir
célèbre que s’il y a en elle quelque mérite au-dessus du commun. Cette opinion,
à peu près fondée du temps où la technique généralisée de la publicité
n’existait pas, est devenue tout à fait erronée, aujourd’hui que la sélection
spontanée dans un travail par la capacité à exécuter ce travail est remplacée
par le procédé qui consiste à faire croire à l’existence d’un talent en répétant
le plus grand nombre de fois possible que ce talent existe. Depuis qu’on s’est
avisé qu’on pouvait suggérer à la foule que Untel a du génie en lançant dans le
monde à coup de millions le nom de Untel, il n’y a plus de raison pour qu’on se
soucie de dire vrai pour être cru, puisqu’on a trouvé le moyen d’être cru sans
dire vrai.
Jadis, le phénomène de la célébrité se
décomposait en deux temps : 1° avoir du talent; 2° grâce à ce talent, devenir
célèbre. Aujourd'hui, il y a toujours deux temps, mais l’ordre en est inverse :
1° se rendre célèbre par un boniment quelconque, mais bruyant et largement
diffusé ; 2° grâce à ce boniment massivement répandu, passer pour avoir du
talent.
Malheureusement, les charlatans ayant
trouvé le moyen de fabriquer les célébrités en ont abusé et les ont fabriqué en
série. De là inflation des gens célèbres, c’est-à-dire couverture-or (ou
couverture-génie) insuffisante, de là ébranlement de la confiance et enfin
dévalorisation de la valeur-célébrité.
Je vois donc poindre le jour, je le répète,
où il suffira qu’un nom soit célèbre pour qu’on le considère d’abord avec
méfiance et réticence. Et je ne fais point là un paradoxe. C’est en réalité de
notre temps que la célébrité aura connu son plus grand prestige car, jadis,
lorsqu’une personne de famille distinguée se mettait à faire de la littérature,
par exemple, ou bien elle ne signait pas (La Rochefoucauld publia ses maximes en
les signant « trois étoiles »), ou bien elle utilisait un nom
d’emprunt, ce qui indique suffisamment qu’il n’était pas tellement apprécié par
les gens de qualité d’avoir son nom rabâché à tous les échos.
Aujourd’hui cette marque de bon goût est
lettre morte pour la plupart; on se grise de la moindre apparence de célébrité,
et les plus petits noms se rengorgent d’une renommée qu’ils croient grande, sans
voir le côté vulgaire de cette conception futile, vaniteuse et fausse de la
célébrité qui répugnait à nos aïeux les mieux doués.
Aussi, cette dévalorisation salubre de la
célébrité aura encore pour avantage de dégager les célébrités justifiées
de la tourbe des célébrités artificielles avec lesquelles, par la force des
choses, elles sont entremêlées : la société ne peut qu’y gagner considérablement
car rien n’est plus bienfaisant pour une société que the right man in the
right place. De même que rien n’est plus désastreux qu’une société où des
hommes légitimement célèbres sont souvent honteux de leurs confrères en
célébrité, et où des hommes de valeur sont trop tentés de rester inactifs, dans
le sens social du mot.
Et puis, n’est-il pas fatal que la parole
du divin Socrate se vérifie de siècle en siècle : « Ils ne connaissent pas
ce que l’on doit, moins que tout, ne pas connaître : la peine réservée à
l’injustice », c’est-à-dire le dégonflement de leur habileté même, de ces
gens qui se croient suprêmement habiles, qui, lorsque leurs ruses seront
déjouées, feront alors, comme le dit encore Socrate « l’effet de ne pas
valoir du tout mieux que des enfants »?

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