Il faut supprimer l’Education
Artistique

Par Léon GARD
L’initiation aux beaux-arts,
à laquelle on affecte aujourd‘hui de donner tant d’importance par une armée
d’initiateurs de toutes sortes, est un non-sens et une duperie. En fait, une
totale confusion règne quant aux principes de l’art et, lorsqu’on a un tableau à
juger, on ne sort pas de ces vagues et simples formules telles que « Ah!
J’aime beaucoup ceci. - Ah! Moi, je n’aime pas cela du tout! - Ce n’est pas si
mal. - Pourquoi pas? - Il y a « quelque chose ». - C’est très curieux.
- Ça ne me dit rien.- etc. » Le vocabulaire employé par les personnes les
plus autorisées est fait de termes élastiques, ambigus, indéfinissables,
inadéquats. Bref, on a pris l’habitude de ne jamais désigner clairement les
qualités d’une œuvre d’art, ses tendances personnelles et différentes de celles
des autres initiateurs, prétendent les imposer au public, taxant celui-ci
d’imbécillité s’il manque de docilité. Il s’ensuit que le public, ne pouvant
obéir à tous est continuellement traité d’imbécile par la plus grande partie de
ces initiateurs, ce qui crée un climat pénible et injuste, et, de toute façon,
confirme l’échec de l’initiation.
Les initiateurs n’étant pas
d’accord entre eux sur les règles de l’art, il est évidemment impossible qu’ils
soient tous dans la vérité, et en conséquence, on ne peut les considérer tous
comme des éducateurs-nés. Mais quelques-uns d’entre eux ont-ils droit à ce titre
par les doctrines qu’ils ont exposées, et dont on a pu vérifier le bien-fondé?
Il ne semble pas qu’on en aperçoive aucun qui réponde à ces conditions,
c’est-à-dire qui fournisse la preuve que son enseignement est bon.
Mais qui, me dit-on, pourrait
humainement offrir cette certitude de compétence telle que vous la désirez?
Personne, répondrai-je, et c’est justement pourquoi je nie la nécessité de
l’initiation en matière d’art.
On ne manquera pas de
m’objecter qu’il y eut toujours des professeurs enseignant les beaux-arts, comme
il en existe pour enseigner quoi que ce soit. C’est vrai, il y eut toujours des
professeurs, et il est nécessaire qu’il y en ait, à condition qu’ils enseigne
des choses dont l’utilité est vérifiable. Mais observons que l’initiateur en art
prétend à un tout autre rôle qu’un professeur, lequel ne fait jamais que
transmettre un métier qu’il sait, ou qu’il doit savoir. L’initiateur en art,
lui, veut imposer une orientation d’esprit, une façon de considérer les choses,
une conception de la beauté plastique, bref, agir comme s’il avait posé et
résolu un ensemble de problèmes fort importants, dont il ne donne néanmoins pas
la preuve qu’il a connaissance. Il se trouve donc que cet initiateur, dont les
ambitions sont infiniment plus grandes que celles du professeur, ne se juge
pourtant pas tenu de montrer le simple bagage auquel ce dernier est obligé, et
que, tout compte fait, son autorité n’a d’autre point d’appui que sa propre
affirmation. L’autorité qui veut s’imposer sans se justifier étant proprement du
despotisme, nous sommes obligés de considérer la prétention à initier le public
en matière d’art comme une manifestation de despotisme pur, dont le seul effet
tangible ne paraît tendre à rien d’autre qu’à motiver des interventions plus ou
moins profitables à ceux qui les font.
Un fait d’une importance
capitale doit enfin confirmer notre scepticisme quant à la nécessité de
l’initiation en art, c’est qu’il n’est question, dans toute l’histoire de l’art,
d’autre initiation qu’à la technique : nos ancêtres ne semblent ne s’être jamais
avisés, en effet, que la perception de la beauté plastique ne fut pas à la
portée de tous les hommes. Pour eux, il n’y avait pas de bonne ni de mauvaise
peinture ou sculpture, c’est-à-dire tenue « a priori » pour telle
selon ses tendances, mais seulement des œuvres de peintures et de sculpture plus
ou moins réussies relativement à l’intensité de beauté plastique
exprimée.
Une fois de plus, nous voici
donc devant la nécessité de définir la beauté plastique, à une époque où
certains abus nous obligent à tout remettre en question, y compris les
sentiments les plus spontanés de la nature humaine, ceux qui, depuis des
siècles, depuis des millénaires, étaient considérés comme allant de
soi.
S’il faut renoncer à
expliquer l’essence de la beauté; qui rejoint les grands mystères desquels toute
notre vie découle, il est possible, en revanche de dire à quoi on la reconnaît.
Non seulement, cela est possible mais c’est indispensable dans le cas où il
s’agit de juger la qualité d’une œuvre plastique.
Peut-être faut-il avant de
dire ce qu’est la beauté plastique, dire ce qu’elle n’est pas, et souligner la
sorte d’appréciation qui ne convient pas à des œuvres plastiques, appréciations
qui créent constamment de grandes confusions.
L’art de la peinture, par
exemple, est l’art de savoir faire une chose déterminée qui est de peindre, en
conséquence de quoi, on ne peut aimer un tableau en connaissance de cause que
dans la mesure où il est bien peint, et non pour une autre raison. Celui qui
aime, non la peinture, mais la pêche à la ligne, aimera mieux un bord de rivière
mal peint qu’une rose bien peinte : toute l’hérésie du mauvais connaisseur est
là.
En un mot, lorsqu’on dit : ce
tableau me plait, on doit honnêtement se répondre à soi-même : ce tableau me
plait en tant qu’œuvre de peinture, ou parce qu’il offre un spectacle ou des
détails qui flattent chez moi tels ou tels penchants?
Mais qu’est-ce, enfin,
dira-t-on qu’un tableau bien peint? Pour l’un, il est bien peint, pour l’autre
il est mal peint : n’est-ce pas une affaire de goût défendable dans les deux
cas?
Aussi large, aussi souple
qu’on veuille être dans ses jugements, on ne saurait pourtant nier qu’une chose
n’est bien ou mal faite que relativement à un critère : un vase devant contenir
du liquide est mal fait s’il est fabriqué de façon à fuir, mais s’il est destiné
à contenir autre chose ou à ne rien contenir, le même vase cesse d’être mal fait
relativement à cette condition.
De même, si l’on ne fixe pas
de critère à l’exécution d’une œuvre de peinture, c’est-à-dire si l’on n’indique
pas quel but l’on vise en faisant une œuvre de peinture, il est bien évident
qu’on ne peut préciser par rapport à quoi une œuvre de peinture est réussie ou
non. Cette incertitude permet à chacun d’exprimer une opinion différente de
celle des autres sur le même objet, laquelle opinion trouve parfois crédit
lorsqu’elle est affirmée par des gens en place, mais est en réalité sans valeur
parce que manquant de point d’appui, et reste, comme on dit, une opinion
« en l’air ».
En conséquence, si l’on
élimine les opinions « en l’air », c’est-à-dire les opinions dénuées
de point d’appui, il faut admettre qu’un tableau est obligatoirement ou bien
peint ou mal peint, et qu’il ne peut être à la fois l’un et l’autre.
Mais quelle est cette raison
d’être d’une peinture, raison d’être qui sera son critère suivant lequel nous
pourrons dire qu’elle est bien faite ou mal faite?
La peinture étant un art
plastique, il est hors de doute que la raison d’être de la peinture est la
beauté plastique.
Et nous revenons ainsi à
l’inévitable question : qu’est-ce que la beauté plastique?
Le fait capital dans
l’histoire de l’art, que je note plus haut, selon lequel nous vérifions que nos
ancêtres n’ont jamais douté que la perception de la beauté fût naturellement à
la portée de tous les hommes, permet de répondre à notre question.
La beauté plastique, non plus
que la beauté en général, ne s’explique pas, elle s’impose, non pas seulement à
quelques uns qui se prétendent sans preuves, privilégiés, mais à tous. Si le nez
de Cléopâtre, dit Pascal, avait été plus long, la face de la terre eût été
changée : peut-on sérieusement expliquer, en effet, pourquoi un centimètre de
plus au nez de Cléopâtre eût éteint l’amour d’Antoine? Cela est seulement
évident, mais cela suffit.
C’est donc sur cette beauté
plastique inexplicable autant qu’évidente que les arts plastiques sont
fondés.
La beauté plastique n’étant
offerte que par des objets naturels il est clair que les lois de cette beauté
résident dans la nature et que, par conséquent, plus une peinture ou une
sculpture s’imprègne de ces lois, plus elle se rapproche de la beauté plastique,
résultat qu’il est facile de vérifier grâce à la capacité instinctive que nous
avons tous de la reconnaître.
Ainsi, en dehors des choses
naturelles dont l’essence nous échappe, mais dont les lois s’imposent à nous, de
même que toutes les grandes lois, il n’est pas de beauté plastique. C’est-à-dire
qu’il n’y a pas de beaux volumes en soi, mais des volumes, un dessin, des
couleurs évoquant des objets dont la beauté est naturelle, inexplicable et
évidente, telle la beauté d’un visage, même s’il est laid du point de vue
sentimental, d’un arbre, d’un ciel, d’une plante, d’un rocher, d’un océan, et la
beauté, enfin, de l’univers dans son ensemble.
L’identification de la beauté
plastique est donc la chose la plus aisée du monde. Tout homme simplement
intelligent et doué de facultés normales est naturellement sur la bonne voie
pour aimer et apprécier les œuvres d’art, pourvu que son jugement ne soit pas
troublé soit par des personnes intéressées, soit par un désir de spéculation,
soit par des opinions vagabondes de littérateurs brodant hors du
sujet.
La preuve de ce que j’avance
est dans l’Histoire. L’incompétence en art, si fréquente actuellement pour
toutes sortes de raisons, est moins dans la plupart des cas, une incompétence
innée qu’une notion faussée d’abord par un enseignement intempestif, ce qui
souligne non seulement l’inutilité de l’initiation en art, mais encore sa
nocivité. Aussi, les conducteurs ou les administrateurs de peuples, plus libres
moralement et matériellement que les citoyens ordinaires, ont toujours bien
choisi leurs artistes. Celui qui s’élève sensiblement au dessus des hommes
cultive obligatoirement le don de déceler les capacités chez autrui, parce que
c’est son métier de jauger l’envergure des hommes sur le terrain où ils se
placent eux-mêmes. Son intérêt impérieux et constant de s’adjoindre les
meilleures collaborations aiguise sans cesse sa perspicacité. S’il ne discernait
pas entièrement la beauté de l’œuvre, il discernerait par la qualité de l’homme,
car le vrai connaisseur en homme est appelé à devenir connaisseur en production
humaine.
Soit perspicacité
professionnelle, soit jalousie de leur gloire, soit conscience de la grandeur de
leur mission, ou tout cela réuni, les puissants de la terre, lorsqu’ils ont
choisi des sculpteurs, des peintres des architectes, des musiciens, des
écrivains, ne se sont jamais trompés, les ducs de Bourgogne avec Van Eyck, Roger
Van der Weyden; Jules II, Léon X, les Médicis avec Raphaël et Michel-Ange;
Alphonse d’Este, Frédéric de Gonzague, Charles-Quint, Paul III et Philippe II
avec Titien; le comte d’Olivarès, Philippe IV, Innocent X avec Vélasquez;
Vincent de Gonzague, Isabelle d’Autriche, Buckingham, Marie de Médicis, avec
Rubens; François Ier, avec Ronsard et la Pléiade, Clouet, Porbus, Léonard de
Vinci; on dit tout en disant le Siècle de Louis XIV. Napoléon a bien fait
peindre le Sacre par David, alors qu’ils y avait d’autres peintres de talent.
Charles Ier Stuart a su mettre le doigt sur Van Dyck; Charles III et IV
d’Espagne, dans leur décadence, ont gardé assez de lucidité pour choisir comme
peintre Goya. La figure terrible d’Henri VIII d’Angleterre est humanisée par le
seul fait qu’il a aimé Holbein, lui a commandé son portrait et l’a attiré à sa
cour. Je cite au hasard, mais un livre serait nécessaire pour contenir les noms
des hommes d’Etat avec celui des grands artistes qu’ils ont employés et
protégés.
Tous ces hommes puissants
étaient on l’imagine, très différents par les goûts et la sensibilité, et
pourtant ils sont semblables en ce qu’ils ont choisi les meilleurs artistes de
leur temps, en des âges, où précisément, il n’y avait pas d’initiateurs en
art.
Cet enseignement historique
montre suffisamment que la compréhension de l’art, j’entends le grand art, l’art
des chefs-d’œuvre, est un sens qui se manifeste inné chez des hommes extrêmement
différents, et s’échelonnant à travers les siècles.
En quelle façon des
initiateurs pourraient-ils améliorer des choix comme ceux que je viens de citer
puisque ces choix sont déjà la perfection? Le mieux est l’ennemi du bien. Les
initiateurs, aussi distingués soient-ils individuellement, n’en sont pas moins
des conseilleurs à la fois dénués de références et de responsabilité. Ils
poussent artistes et collectionneurs dans des chemins où eux-mêmes ne s’engagent
pas de leurs deniers, ni même absolument de leur propre conviction, laquelle
est, on l’a vu maintes fois, infiniment versatile. Ainsi, ils se considèrent
comme chichement rémunérés de leurs éloges par un tableau que leur offrira un
artiste, et ils croient eux-mêmes si faiblement aux louanges qu’ils décernent
qu’ils trouvent plus sûr d’être payés en argent, si la réputation de l’artiste
n’est encore qu’en devenir. Enfin, leur métier qui, finalement, est d’écrire,
mal ou bien se donne plus ample carrière de morigéner les artistes que d’aimer
les œuvres d’art, car on a bientôt fait de féliciter, tandis que les reproches
offrent au contraire matière inépuisable à dissertation, reproches d’autant plus
nécessaires qu’au milieu d’eux, de rarissimes éloges adressés à ceux qu’il est
utile de flatter n’en prennent que plus de poids.
Or, les vrais connaisseurs en
art sont évidemment ceux qui voient d’abord les qualités des œuvres d’art et non
ceux qui s’emploient à y trouver des défauts; il est certes permis d’en trouver,
mais il est étrange de faire un métier de cela. Les vrais connaisseurs, pour
posséder des œuvres d’art, payent de leurs efforts et de leur argent, et ne se
font point, au contraire des initiateurs, payer pour lancer impunément derrière
leur écritoire, les conseils, le blâme ou l’éloge. En un mot, on pourrait
reconnaître un connaisseur à ce qu’il ne fait pas métier de l’être.
Si cette conclusion est
valable, il faut rejeter impitoyablement l’idée de développer encore plus
qu’elle ne l’est l’action des initiateurs destinés à faire l’éducation
artistique d’un public qui, en réalité, sait de lui-même tout l’essentiel de ce
qu’il doit savoir en matière d’art.
Par contre, s’il y avait un
effort à faire auprès du public, ce serait à n’en pas douter, dans le sens d’une
désintoxication rendue souhaitable pour remédier aux fâcheux effets de
l’enseignement des initiateurs dont l’action s’exerce depuis de nombreuses
années.
Il serait trop facile, pour
accabler les initiateurs de citer parmi eux les exemples littéraires les moins
brillants, et n’ayant rien pour eux que leurs sentences désuètes. Je m’en
garderai donc et je veux au contraire choisir parmi les plus grands noms de la
littérature, tels que : Diderot, Stendhal, Théophile Gauthier, Baudelaire, Zola,
Taine. D’un premier coup :d’œil d’ensemble sur les appréciations plastiques de
ces écrivains célèbres, la grande faiblesse qui apparaît, c’est une divergence
si extraordinaire entre eux de leurs opinions sur les mêmes artistes qu’on a
peine à croire qu’il s’agit des mêmes, et une incompatibilité, parfois violente,
de leurs doctrines réciproques qui crée un problème insoluble du point de vue
didactique. La deuxième faiblesse qui apparaît tout de suite après est
rédhibitoire, c’est que d’une façon générale, ils se sont totalement trompés
dans leurs pronostics sur leurs contemporains-artistes, soit dans un sens, soit
dans l’autre : vilipendent des hommes de génie, élevant au pinacle des
médiocrités ou demi-médiocrités. Les cas où ils ont loué ou blâmé qui méritait
de l’être sont si rares qu’ils doivent être comptés dans l’exception confirmant
la règle et, pour tout dire, comparables à celui d’un tireur maladroit qui
viserait toute la journée sur une cible et arriverait une fois ou deux à
l’atteindre d’aventure.
Les « Salons » de
Diderot, verbiage brillant à propos de tableaux, offrent un mélange
d’incompréhension picturale et de prétention didactique poussée au dernier degré
d’une impertinence d’enfant gâté. Il écrivait : « Un tableau que je décris
n’est pas toujours un bon tableau. Celui que je ne décris pas en est à coup sûr
un mauvais ». Stendhal n’a rien discerné chez Delacroix, et plaçait Gérard
au-dessus de tout. Théophile Gautier a dénigré Manet tant qu’il a pu. Baudelaire
estimait que William Haussoulier avait du génie, mais que Ingres en manquait. On
s’est plu à le citer comme l’un des rares défenseurs de Manet, mais il lui
écrivait : « Vous êtes le premier dans la décadence de votre art » ;
éloge élastique qui contient une réserve d’une exceptionnelle gravité. Taine
était ravi de se faire portraiturer par Bonnat en qui il voyait un Titien ou un
Velasquez. Zola, contre toute la critique, a écrit, il est vrai, des articles
dithyrambiques sur Manet. Mais, comme beaucoup d’autres critiques d’art, il
changea d’opinion, et, après avoir encensé les Impressionnistes, il ne craignit
pas d’écrire, quelques années plus tard, à l’époque de Manet, Monet, Sisley,
Pissaro, Renoir : « pas un artiste de ce groupe n’a réalisé puissamment et
définitivement la formule nouvelle qu’ils apportent tous éparse dans leurs
œuvres… L’homme de génie n’est pas né. »
Je n’éplucherai pas les
littérateurs modernes, c’est inutile : j’aurai trop peu de peine à retrouver
chez eux la même incohérence que chez leurs anciens. Mais on ne soulignera
jamais trop que rien ne paralyse davantage la compréhension des arts que
l’influence d’un Apollinaire, d’un Cocteau, d’un Valéry, d’un Malraux qui, en
vertu d’une réputation acquise dans une matière qu’ils savent, la littérature,
se font maîtres en un autre savoir, l’initiation aux beaux arts, où ils ne sont
pas habilités.