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Du Rôle de
l’Ecole des Beaux-Arts

Par Léon Gard
« L’immoralité », a dit Napoléon, « c’est de
faire un métier qu’on ne sait pas ».
Tout homme prétendant faire un
travail, doit être en mesure d’assurer qu’il est effectivement apte à le faire.
Le peintre doit montrer qu’il sait peindre et dessiner. Celui qui enseigne les
beaux-arts doit donner des gages qu’il sait enseigner les beaux-arts.
Or, trop souvent, on se contente de
se mettre en avant pour occuper une place, comme s’il était aussi clair que le
jour qu’on est capable de la tenir.
Dans le domaine des arts, il a été
imaginé depuis des années, sous des influences diverses, dont certaines assez
suspectes, qu’on ne savait pas en quoi consistait le talent, et qu’il était
« une énigme ». Il en est résulté que, au lieu de reconnaître le
talent conformément aux règles de l’art, on a pris l’habitude, en attendant que
l’énigme soit percée, de le décerner selon les engouement et les intérêts :
l’artiste se voit un immense talent, non pas parce qu’il l’a, mais parce qu’il
désire l’avoir ; le collectionneur découvre du génie dans des tableaux, non pas
parce qu’ils en contiennent, mais parce qu’ils sont sur son mur ; le marchand
dit que Untel est le plus grand artiste, non pas parce qu’il l’est
effectivement, mais parce qu’il a de ses œuvres en magasin.
Pourtant, puisqu’on admet dans le
principe qu’il existe des œuvres très talentueuses et des œuvres qui le sont
moins, on doit ou bien s’informer des règles qui permettent de distinguer les
unes des autres, ou bien renoncer à créer une hiérarchie et des écoles, qui,
sans règles, sont absurdes et odieuses.
En fait, ces règles existent bien,
et on s’y conforme, puisque, avec le temps, une sélection s’établit, qui donne
naissance aux collections définitives, publiques ou privées, et réunit ce qu’on
appelle les grands noms de l’art.
Quelles sont donc ces règles ? Le
jugement du temps ? Sans doute, mais le jugement du temps n’est en réalité que
le jugement des hommes que le temps a amélioré de telle sorte qu’il est devenu à
peu près définitif.
Or, puisqu’on reconnaît que le même
jugement des hommes en matière d’art, peut, avec l’épuration du temps, d’aveugle
devenir clairvoyant, on est bien obligé de reconnaître aussi qu’on tient le
jugement des hommes en matière d’art pour bon en soi, et qu’il ne devient
mauvais que dans la mesure où sa nature est altérée par des circonstances
momentanées. Il s’ensuit que le seul changement produit sur l’esprit des hommes
par le temps étant le désintéressement, tant matériel que moral, celui-ci
apparaît comme la seule condition nécessaire à la plupart des hommes pour bien
juger en art. Je dis la plupart, parce qu’il faut faire la part de ceux qui
n’ont point l’amour de l’art, et dans les arts visuels, des aveugles par
exemple, etc.
Vu sous cet angle, qui est le seul
possible, le talent n’est plus une énigme :
Le critérium du jugement en matière
d’art est le choix désintéressé de l’ensemble du public aimant
l’art.
En effet, autant l’exécution
d’une œuvre d’art exige des dons rarissimes et de la science, autant
l’appréciation de cette même œuvre d’art ne requiert que l’amour des belles
choses, lequel est peut-être, avec le bon sens, « la chose du monde la
mieux partagée », car les sens par lesquels on goûte les belles choses ne
font naturellement défaut qu’à très peu. « La puissance de bien juger et
distinguer le vrai d’avec le faux » dit encore Descartes, « est
naturellement égale entre tous les hommes ». Si cette observation est
juste, comme il y paraît par l’autorité définitive qu’elle a valu à son auteur,
elle confirme singulièrement notre thèse.
Les divergences d’opinions ne
seraient alors dues qu’aux rivalités, à la présomption, aux jugements hâtifs, à
la pusillanimité, lesquels viennent fausser cette aptitude à bien juger. Boileau
n’observait-il pas que les cabales contre Molière cessèrent à sa
mort.
« Mais, sitôt que d’un trait de
ses fatales mains
La Parque l’eut rayé du nombre des
humains,
On reconnut le prix de sa Muse
éclipsée ».
Dès lors, que faudrait-il pour
obtenir régulièrement une opinion valable sur les œuvres d’art? Rien d’autre que
solliciter le jugement d’un public aimant spontanément les œuvres d’art; un
public calme, dégagé de l’irritation des journaux, de la radio, autant que de la
crainte de déplaire aux détenteurs d’argent.
Or, qui voit-on distribuer des
distinctions, des récompenses, des prix? Des jurys, encore des jurys, et
toujours des jurys. Et comment sont constitués ces jurys? Au hasard des
intrigues de gens possédant déjà des places usurpées, de la presse, de la
politique, ou selon les ordres du commerce, quand ce n’est pas tout cela
ensemble. C’est ainsi qu’un homme sans clairvoyance ni impartialité peut gravir
un échelon, puis deux, puis trois, puis dix. Le voilà enfin académicien ou
professeur, sinon l’un et l’autre sans qu’il puisse dire pour autant quelles
sont les raisons d’être de cette académie, ni qu’il puisse enseigner vraiment
quoique ce soit, puisqu’il ignore ce qu’il doit enseigner. Il lui arrive même
d’appartenir à ce groupe de gens qui prétendent que le talent est une énigme, ce
qui est une absurdité pour un académicien ou un professeur, cette opinion
s’opposant obligatoirement à toute hiérarchie, à tout professorat.
Il s’ensuit que si l’on trouve parmi
les académiciens et les professeurs des hommes de talent, ils ne sont que des
accidents, des exceptions confirmant la règle, et d’ailleurs impuissants à
réagir contre l’incohérence tyrannique de leurs collègues.
L’Ecole des beaux-arts, objet de
notre enquête, n’est pas un laboratoire d’expériences, mais, par définition
même, un conservatoire : elle n’est pas une société de savants ayant appris tout
ce qu’on peut apprendre, et en quête de découvrir ce qu’on ignore encore, mais
une société d’écoliers à qui, par conséquent, on est censé enseigner des
principes déjà découverts.
Toute la question est donc de savoir
quels principes découverts enseigne l’Ecole des Beaux-arts. Si l’on posait cette
question à brûle-pourpoint, ou même en leur donnant le temps de la réflexion, à
ceux qui dirigent actuellement l’Ecole des Beaux-arts, je suis bien certain que
la réponse de la plupart d’entre eux trahirait une extrême confusion. Les uns,
les soi-disant « avancés », parleraient très haut, une fois de plus,
d’art « vivant », ce qui n’a proprement aucun sens, car il n’y a ni
art vivant ni art mort : l’art est ou n’est pas. ( d’ailleurs, la
qualification d’ « avancé » est fort élastique : Meissonier était
convaincu que l’institut s’était rajeuni en lu ouvrant ses portes).
Les autres évoqueraient sans doute
l’art éternel, ce qui est louable, certes, mais ne définit pas un
enseignement.
Pourtant, les bustes de Poussin et
de Puget ne surmontent-ils pas l’entrée de l’école de la rue Bonaparte? Les
cours, les loirs, les jardins de celle-ci ne sont-ils pas ornés de reproduction
de la statuaire antique, médiévale et de différentes époques, dans lesquelles on
retrouve un souci analogue de fixer les innombrables aspects de la beauté
empruntés à la vie visible? Des salles entières ne sont-elles pas décorées de
copies d’après les chefs-d’œuvre de Raphaël, de plusieurs autres, et d’une
grande peinture d’Ingres, c’est-à-dire d’autant de maîtres parfaitement
figuratifs?
Bref, est-ce oui ou non les
principes qui inspiraient les maîtres qu’on veut transmettre aux jeunes
générations?
Si l’on considère ces principes
comme périmés à l’Ecole des Beaux-arts, qu’on le dise franchement et que cesse
le mensonge de tous ces témoins de l’art du passé qui ne peuvent que gêner
l’application des nouveaux principes, et créent l’équivoque de laisser croire
qu’on reste attaché aux anciens.
Enfin, si ce ne sont plus ces
principes qui guident l’école, nous avons le droit de connaître ceux qui la
guident réellement, puisque c’est nous, finalement, qui payons cette
école.
Mais peut-être aurons-nous quelque
peine à les connaître, car l’académie des Beaux-arts, à qui incombe la grave
tâche d’orienter l’Ecole des Beaux-arts ne paraît pas très bien savoir elle-même
où elle en est. Un membre de ladite académie, M. Désiré-Lucas, écrivait
récemment des choses qui font supposer que l’institut actuel est très incertain
quant à la voie à suivre. En effet, M. Désiré-Lucas déclarait ici même, dans
l’ « Apollo » de juillet dernier, que s’il fallait condamner
certaines exagérations de l’école moderne, on devait pourtant se féliciter
d’avoir banni de l’art « cet insupportable fini qui étouffait
l’émotion ». J’avoue que je ne démêle pas, lorsque M. Désiré-Lucas avec
tout son poids d’autorité de membre de l’institut, proscrit
« l’insupportable fini qui étouffait l’émotion ». S’il fait allusion
au fini de Raphaël, d’Holbein, de Memling, d’Ingres, ou bien à celui de
Meissonier, lequel était de son vivant une des gloires de ce même institut, d’où
M. Désiré-Lucas lance ses foudres aujourd'hui contre le fini.
Et lorsqu’il écrit encore que
« l’Art d’imitation devait céder le pas à l’Art d’expression »,
veut-il dire que Van Eck a moins d’expression que M. Rouault?
En attendant, beaucoup d’élèves de
l’Ecole des Beaux-Arts font une sorte d’œuvres dans lesquelles on cherche en
vain à quels principes plastiques elles obéissent. Il est donc permis de croire
que si l’on soumettait ces œuvres au suffrage de cette précieuse faculté de
« bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux », que Descartes
accorde à un public spontané, suffrage qui est au reste, le seul critérium
possible, et tout compte fait, celui de la postérité, ces œuvres, dis-je, n’en
recueilleraient aucune approbation.
En résumé, l’Ecole des Beaux-Arts
n’a lieu d’être que dans la mesure où elle transmet des principes éprouvés : or,
il ne paraît pas qu’elle transmette rien de pareil, ni que, de plus, ses
dirigeants soient à même de définir ce qu’ils y enseignent.
On est donc en droit de demander
jusqu’à quel point les personnes chargées par le gouvernement d’enseigner les
beaux-arts à l’Ecole des Beaux-arts, savent le métier qu’elles font, et par
conséquent, pour reprendre la formule de Napoléon, jusqu’à quel point elles ne
tombent pas dans l’immoralité.

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