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Il faut décourager les Beaux-Arts
Par Léon GARD
L e
peintre Degas qui est l’auteur de la maxime ci-dessus était un esprit
terriblement perspicace, et lorsqu’il dit cela on peut croire que ce n’est pas
une plaisanterie.
Certes, il ne souhaitait pas, on s’en
doute, la disparition de l’art de la société, mais il constatait qu’aujourd’hui
les prétendus encouragements des beaux-arts ne s’exercent pas réellement au
profit des beaux-arts et ne sont, dans la pratique, que des gestes dont le seul
but est de justifier un nombre excessif de différents fonctionnaires des
beaux-arts, autour desquels s’agitent une cohue d’artistes sans dons,
intrigants, avides de commandes et de places.
De plus, sans l’effervescence, la vanité et
l’ambition implacable des médiocres, on peut tenir pour assurer qu’il n’y aurait
guère de ce qu’on appelle pompeusement « mouvements artistiques », et
s’ils disparaissaient, la raison d’être de toute une rubrique de presse dite
d’information artistique disparaîtrait en même temps. L’encouragement des
beaux-arts, c’est, aujourd’hui, tout cela, c’est-à-dire l’encouragement de ce
qui s’oppose en fait de la façon la plus virulente à l’existence de l’art
véritable.
Enfin, l’empreinte et l’intervention d’un
Etat indifférent, incapable et incompréhensif dans les questions d’art est
devenue si stupidement démagogique et le problème de la vie des artistes est
posée par lui avec une telle grossièreté que son attitude équivaut pratiquement
à une condamnation : plus l’artiste est pur, plus il est grand, plus il est
écrasé par cette machine ivre.
La situation est si grave qu’il faut la
dénoncer devant la jeunesse se destinant aux arts, qui est peut-être la partie
de la jeunesse contenant ce qu’il y a de plus authentiquement enthousiaste, et
nous ne devons pas permettre que l’on bafoue des qualités aussi
exquises.
Dans notre société, on fait semblant de
faire risette à l’artiste, on le flatte parfois comme on flatte un cheval de
l’encolure lorsqu’on suppose qu’il peut nous faire gagner la course, mais on n’a
pas au fond le moindre égard ni pour son esprit ni pour sa personne.
Les écoles officielles ou semi-officielles
? Que vous y enseigne-t-on ? Des choses que les processeurs ne savent pas
eux-mêmes. Les traditions y sont perdues ; les doctrines à la mode y trouvent
quelque faveur avec trente ans de retard, lorsque ces doctrines commencent de
s’écrouler : ainsi les écoles ne vous offrent aucune chance de réussite
quelconque, ni par un enseignement profond, ni par les formules de la vogue, car
les talents comme les succès s’établissent toujours en dépit d’elles et contre
elles.
Jeunes gens trop sensibles, trop nobles,
trop raffinés, trop méditatifs, ne devenez pas des artistes : notre société les
maudit. Elle fait plus que de les maudire : elle les loue, les caresse, en tire
substance, les suce comme une orange dont on jette finalement la peau. Soyez
donc diplomates, agriculteurs ou chefs de rayon, mais ne tombez pas dans la
duperie de vouloir faire métier de ce qui ne peut plus en être un avec les mœurs
d’…….
Ne croyez pas aux phrases berceuses. Le
spéculateur se cache partout : il vous sourira s’il espère pouvoir tirer quelque
chose de vous, sinon, il vous écrasera. Ne cherchez point des perles pour les
jeter aux crocodiles. Si vous vous sentez l’âme d’un Corrège ou d’un Rembrandt,
commencez d’abord par faire taire votre âme, ce qui est un excellent exercice
philosophique, et dites-vous ensuite que la plupart des gens pour qui vous
alliez donner votre précieuse sueur, sinon votre sang, n’en valent pas la
peine.
Si vous voulez absolument faire des œuvres
d’art pour vous, pour le plaisir, ne croyez pas qu’il soit nécessaire d’en faire
toute la journée. Cela n’est même pas possible ; malgré les kilomètres de toiles
peintes, dont une grande partie échoue au marché aux puces, il n’y a qu’une
Joconde, et des centaines de milliers de gens se déplacent du monde entier pour
la voir.
Il faut travailler longtemps pour acquérir
la science, vous a-t-on répété. Comment, alors, direz-vous, trouverons-nous ce
temps si nous devons faire un autre métier qui assure notre existence matérielle
?
N’oubliez pas, vous répondrai-je que dans
notre art, travailler c’est souvent regarder intensément. D’ailleurs, s’il faut
du temps et du travail, en faut-il autant qu’on le prétend ? Voyez le portrait
d’Ingres par lui-même à vingt quatre ans : certes, il a fait d’autres
chefs-d’œuvre par la suite, mais a-t-il fait beaucoup mieux que ce
portrait exécuté à vingt quatre ans ?
Quoi qu’il en soit, il faut s’en tirer avec
les moyens du bord, c’est-à-dire opérer selon l’état actuel des choses. Pour
moi, je vous propose de gagner un temps considérable : n’allez dans aucune école
de dessin ou de peinture, elles sont aujourd’hui toutes exécrables et les moins
mauvaises sont inutiles. Aucune d’elles n’a eu l’intelligence de réagir
efficacement contre les farces de quelques malicieux personnages qui, même si
leur vogue décline, même s’ils sont plus ou moins « excommuniés »,
pour des raisons d’ailleurs aussi bizarres que celles qui les ont élevés, ont
pourtant gagné de l’argent, assuré leurs vieux jours, embouteillé les chemins
pendant des années, et se moquent bien des pots cassés qu’ils ne payent pas,
tout au contraire. Donc, le temps que vous aurez économisé à ne pas écouter les
billevesées qu’on débite dans ces écoles, que ce soit celle des beaux-arts ou
l’académie de M. André Lhote, ce sera déjà une excellente affaire. Ensuite, si
vous êtes solidement, réellement doué, si vous aimez vraiment
cela, quelques heures par semaine vous permettront, malgré tout, de vous
exprimer avec plus de force que bien d’autres.
Et vous aurez évité cette humiliation, si
affreuse et si dégradante pour un véritable artiste, d’avoir à aller flatter tel
ou tel critique ignare, mais influent, tel ou tel fonctionnaire des beaux-arts,
susceptible de vous faire acheter ou commander quelque chose par l’Etat, tel ou
tel marchand sans entrailles, mais à même de « s’intéresser » à votre
production.
Vous aurez acquis le droit de mépriser
sereinement une société qui ne vous vaut pas, qui est féroce et grossière, alors
que vous êtes généreux.
Songez bien que la société actuelle ne
mérite pas qu’on se donne, car elle-même dévore tout et ne donne rien : si vous
jetez quelques rayons que ce ne soit que malgré vous, dans la mesure où il est
impossible d’être tout à fait autre que soi-même ; oui, vous avez bien compris,
soyez avare de vos dons.
Et même si ces dons restaient en vous sans
profiter à personne, dites-vous enfin que c’est la société qui y perdrait et non
pas vous.
Voilà ce que je crois nécessaire
aujourd’hui de dire aux jeunes gens ; en les adjurant de ne pas embrasser la
carrière des arts, j’ai la conviction d’avoir défendu la cause de l’art de mon
mieux.
L. G.

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