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INDIGESTION de
VERTEBRES
Par Léon GARD
« Ce n’est pas d'aujourd'hui que je me suis aperçu
que, dès mes premières années, j’ai reçu quantité de fausses opinions pour
véritables… » Descartes
D’où vient ce goût bizarre de
vouloir montrer et imposer des choses où il n’y a rien, ou bien de prétendre les
faire voir autrement qu’elles ne sont manifestement?
Il existe certaines légendes dont on
fait un argument d’apparence scientifique invoqué à la rescousse de telle ou
telle théorie. Cette sorte de légende s’est emparée d’un tableau d’Ingres appelé
« la grande odalisque », appartenant au musée du louvre. J’ai toujours
entendu dire, en effet, par des personnes très sérieuses, que cette femme avait
des vertèbres supplémentaires. Il est si normal et si doux de croire ce qu’on
vous dit, que, bien que de moi-même je n’eusse remarqué aucune anomalie
anatomique chez cette belle personne, je n’avais jamais douté de l’existence de
ces osselets. Puis, un beau jour, par je ne sais quelle inspiration perverse, je
me suis planté en face du tableau en me disant : au fond, qu’est-ce qui prouve
que cette femme possède plus de vertèbres qu’elle n’en doit avoir? L’idée
perfide une fois introduite dans mon esprit n’en voulut plus sortir. Le
squelette de la belle orientale étant dissimulé sous sa chair, impossible de
compter les os. Il me fallut donc chercher une disproportion me permettant de
supposer une ossature phénoménale. Je confrontai l’odalisque avec d’autres
études de nu. Je poussai la conscience jusqu’à dessiner d’après nature une femme
posée de la même façon. A ma grande surprise, je constatai que les proportions
de l’Odalisque étaient normales : c’est une femme un peu élancée, telle qu’on en
peut voir partout.
Comment une histoire aussi
extravagante a-t-elle donc pu prendre consistance ?
Ingres avait déjà fait les frais de
la légende avec son fameux violon. Gounod ayant dit dans ses mémoires qu’Ingres
n’était pas un virtuose (mais sait-on ce qu’il entendait au juste par
virtuose?), on en conclut qu’il jouait du violon comme un savetier, et que, de
plus, se croyant un Paganini, il délaissait la peinture pour l’archet. Cette
absurdité contenait, certes, une louable intention, en ce sens qu’elle
enseignait qu’il faut faire bien ce qu’on sait faire, et ne point toucher à ce
qu’on ne peut faire que mal. Ceci dit, il est fort injuste d’illustrer le
précepte avec l’exemple d’Ingres, lequel n’a jamais songé, et il l’a prouvé, à
négliger la peinture pour quoi que ce soit. Quant au violon, mélomane passionné
et raffiné, il en jouait, semble-t-il, très honorablement, assez bien même pour
jouer de compagnie avec des musiciens de qualité. D’ailleurs Gounod taquinait
lui-même le crayon, et il n’oublie pas de nous informer qu’Ingres lui faisait
des éloges de ses dessins : après tout, qui peut nous assurer que le dessin de
l’auteur de Faust était supérieur à l’archet du peintre de la stratonice? Et
pourquoi dire qu’on a son « violon d’Ingres » plutôt que son
« pinceau de Gounod »? Les deux formules se valent: elles sont aussi
stupides l’une que l’autre; mais l’une a provoqué une légende, l’autre
non.
Par quelle malice la légende
a-t-elle aussi créé les vertèbres de l’Odalisque?
Je n’ai pu savoir qui le premier avait
appris au monde que cette malheureuse femme possédait trop de vertèbres. Un
plaisantin, la trouvant de forme un peu allongée pour son goût, dut faire une
réflexion de ce genre (il est reconnu que rien n’entend plus de bêtises qu’un
tableau): que cette femme est donc grande, elle doit avoir trop de vertèbres! Et
la légende naquit. Mais le curieux de l’affaire est que, pendant des années, on
ait vu des vertèbres où tout le monde peut voir qu’il n’y en a pas. Ces
vertèbres nous ont de plus coûté assez cher. Je veux dire que l’art a passé une
longue période où l’on nous découvrait à chaque instant une nouvelle histoire de
vertèbres, de ces vertèbres qu’on nous faisait prendre pour des lanternes.
Pourquoi ces déformations, disiez-vous aux peintres d’une certaine école? Petit
ignorant, répondaient-ils, ne savez-vous pas que la déformation est la grande
loi de l’art! pourtant, les classiques…répliquiez-vous timidement ? Alors,
c’était des clameurs de triomphe: les classiques? Vous tombez mal! Et les
vertèbres de l’Odalisque? Vous étiez cloué: c’est vrai, murmuriez-vous la tête
basse, il y a les vertèbres de l’Odalisque. Et les étranges théoriciens, plus
affermis que jamais, continuaient leurs étranges travaux. Ces subtils
adversaires de l’évidence ne sont pourtant pas des sots, tout au contraire. Pour
le talent, ils en ont à revendre, mais, à leur état naturel, ce qu’ils ont à
dire n’est peut-être pas toujours très passionnant. De là cet art spécial qui
consiste à situer délibérément des idées saugrenues, puériles ou banales, dans
des régions si intellectuelles qu’on en est tout intimidé. Il est très vrai,
direz-vous, que certains veuillent nous en imposer, mais comment s’expliquer la
crédulité persistante du public? Mais d’abord parce que l’espèce humaine a une
grande tendance à la crédulité, laquelle est d’ailleurs fort souhaitable dans
beaucoup de cas: si les écoliers n’étaient pas crédules, on n’en pourrait jamais
venir à bout. Par contre, cette crédulité peut avoir des suites fâcheuses
lorsqu’elle est déclenchée pas la flatterie. Le pire est peut-être, selon
l’expression d’une admirable profondeur de Sacha Guitry, de flatter le public
« dans ce qu’il a de plus haut ». Par ce moyen, on parvient à faire
délirer, non plus la masse, mais l’élite. Ce sont là des conséquences, on en
conviendra, regrettables, car il vaut toujours mieux, si l’on prend un parti, le
choisir bon et véritable.
Il est d’autant plus absurde de voir
en Ingres un précurseur de doctrines alambiquées, que rien n’est plus simple que
sa conception artistique. C’est un Grec, un Méditerranéen. Il n’aime que la
forme doucement et fermement modelée, affirmée par une ligne pure et sensible.
Ce n’est pas un peintre d’ombre. Le mystère des masses d’ombre l’effraie car il
s’agit là d’un problème pictural qu’il n’est pas dans son tempérament de poser.
Pour lui, l’ombre n’est qu’un moyen de créer des lignes. Lorsque, par hasard, il
traite le clair-obscur, il semble que ce ne soit qu’avec réticence et la crainte
de perdre la ligne. Il émit un jour cette pensée qui parut à beaucoup une
merveille de sottise, mais qui, en réalité, ne fut pas comprise, car elle en dit
long sur l’idéal plastique d’Ingres: « le reflet dans l’ombre est indigne
de la majesté de l’art ». Elle indique clairement que pour lui, l’ennemi
est tout ce qui peut altérer la beauté calme de la ligne. Clair-obscur et reflet
lui étaient indésirables. Le premier s’il n’est pas exprimé par un peintre
d’ombre, c’est-à-dire un peintre qui sache rendre les ombres aussi vibrantes que
les lumières, apporte la mort dans un tableau, car il en fait non plus une œuvre
d’ombre, comme dans Rembrandt, mais une œuvre noire comme dans Théodule Ribot.
Le second, le reflet, appelle d’autres reflets, les halos, les contours noyés:
autant de destructeurs de sa chère ligne. Quand on aime la ligne, sinon
par-dessus tout comme Ingres, mais avec une certaine passion, comment ne pas
comprendre l’impérieuse formule: « le reflet dans l’ombre est indigne de la
majesté de l’art ». les tableaux peints du XVIIème au XIXème siècle qui,
pour la plupart, offrent des objets coupés en deux zones, l’une claire et
l’autre sombre, devaient l’exaspérer. Ceci permet de comprendre pourquoi il ne
goûtait pas Delacroix, lequel était un merveilleux peintre, mais qui,
affectionnant les contrastes vifs d’ombre et de lumière, ne savait plus être
transparent dans les ombres très fortes, et par cela, devait aussi donner à
Ingres l’impression de formes incohérentes, déchiquetées. Ingres eût avant tout
aimé les primitifs pour leur culte de la ligne pure et leur peu de goût pour le
clair-obscur, s’il n’avait éprouvé une passion sans bornes pour la beauté
grecque. C’est pourquoi son modèle fut Raphaël. Son amour pour Raphaël est
sublime. Quel spectacle délicieux d’évoquer le grand peintre déjà dans la
soixantaine, à la veille de quitter Rome où il avait passé six ans, allant dire
adieu à son idole en pleurant: malheur à l’artiste qui n’éprouve d’enthousiasme
que pour lui-même!
Ingres n’était donc pas, comme on
l’a dit étourdiment, un peintre bien doué primaire et entêté, mais un admirable
artiste, d’esprit perspicace et d’une divination géniale. S’il s’est peu
expliqué sur ce qu’il voulait, du moins le sentait-il parfaitement et l’a-t-il
parfaitement traduit dans ses œuvres: être grand, simple, vrai.
C’est dire que la fable des
vertèbres lui eut fait dresser les cheveux sur la tête.
L.G.
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