Que Guillaume APOLLINAIRE ait voulu cela, c'est l'évidence
même, et il est logique qu'il loue avec enthousiasme les artistes qui l'ont
écouté.
Mais notre dessein est d'examiner si ses raisons de le vouloir
sont valables.
Nous venons de vérifier que ses raisons métaphysiques de
mépriser la nature sont insoutenables puisqu'ils ne convient pas à l'homme de
mépriser l'homme, puisque ses volontés, ses actions, ses adhésions, ses refus,
et jusqu'à sa hantise de s'élever à "l'inhumain", tout cela se situe, bon gré
mal gré, dans la hiérarchie humaine, et s'incorpore à cette nature dont on
voudrait faire table rase.
Mais, outre les arguments métaphysiques, Apollinaire donne des
arguments plastiques qui s'efforcent de justifier le Cubisme négativement, en ce
sens qu'il vise plus à discréditer les conceptions anciennes de l'art de la
peinture qu'à s'expliquer sur les nouvelles. Ces arguments veulent montrer que
l'amour pour la nature a empêché les conceptions picturales antérieures au
Cubisme d'atteindre l'idéal plastique, mais ne nous éclairent en rien sur cet
idéal plastique lui-même : ils disent bien en quoi il ne consiste pas; ils ne
disent pas en quoi il consiste.
Les aphorismes d'Apollinaire ont beaucoup servi aux Cubistes et
à leurs amis pour se débarrasser cavalièrement des plus habituelles objections
qu'on leur fait.
Par exemple, quand on adresse à un tableau cubiste le reproche
qu'on ne voit pas ce qu'il représente, les défenseurs du Cubisme s'empressent de
répliquer par un aphorisme d'Apollinaire : "les photographes seuls fabriquent la
reproduction de la nature." Cet aphorisme ne s'appuie pourtant sur rien de
solide ni d'exact. La photographie étant très postérieure à la peinture il faut,
ou bien déclarer que le vrai problème de la peinture n'a été posé qu'à partir de
la photographie, laquelle aurait fait comprendre que l'art est autre chose que
l'imitation de la nature, ou bien reconnaître qu'avant la photographie il y
avait des artistes qui imitaient la nature et dont les oeuvres n'ont pas été
néanmoins rendues caduques par l'apparition de la photographie, auquel cas
l'artiste imitant la nature et le photographe sont des personnages distincts.
Apollinaire, finalement, se range implicitement à cette dernière opinion, ce qui
est prudent pour un révolutionnaire mais rend son argumentation incohérente : "
cet art de la peinture pure, s'il parvient à se dégager de l'ancienne peinture,
ne causera pas nécessairement la disparition de celle-ci..." (1) Quelle que soit
la cause de cette contradiction d'Apollinaire, défaillance pure de logique, ou
déférence envers les négociants en art ancien, elle n'en doit pas moins être
retenue en ce qu'elle reconnaît que les oeuvres d'art produites sous le règne de
l'imitation de la nature ne perdent pas leur valeur du fait de l'apparition de
la peinture "pure".
Quant à la photographie, avec son oeil artificiel qui
interprète la nature avec beaucoup d'imperfections, valeurs, plans, perspective,
matière, et enfin couleurs, on constate qu'elle ne suscite aucun mouvement
financier en tant qu'oeuvre d'art, ce qui prouve qu'elle n'est pas considérée
comme telle, et ne peut prétendre prendre place à côté des oeuvres exécutées par
les artistes imitant la nature .