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                        Introduction

   Les cubistes et, après eux, divers mouvements du Non-figuratisme se sont servis du nom de Cézanne pour justifier leur prise de position contre l'imitation de la nature en art. Indigné par cette récupération qu'il estimait intellectuellement malhonnête, Léon Gard a écrit plusieurs articles sur le peintre aixois. En voici trois parus dans le journal "Apollo" : "Le Malentendu Cézannien " (octobre 1946) , "A propos de Pétunias peints par Cézanne" (avril 1948), "Apelle et Cézanne" (novembre 1952).

                                                       - I -

             Le Malentendu Cézannien

   Depuis de longues années, on nous assomme d'une théorie suivant laquelle Cézanne aurait préparé la voie aux inventions les plus avancées de la peinture actuelle. Cette théorie, à travers les termes d'une admiration grandiloquente pour Cézanne, donne pourtant à entendre qu'il n'a été qu'un défricheur, et que le plus grand intérêt de sa peinture n'est au fond que d'avoir permis à ses successeurs d'en faire une autre que la sienne. Les commentateurs les plus consciencieux ont parfois accueilli cette opinion perfide et saugrenue. En outre, un esprit subtil comme Picasso, sceptique au point de tout nier, comme beaucoup d'impuissants pour ne pas avoir à reconnaître le génie des autres, a fortement contribué, avec ses amis littéraires, à accréditer cette façon de voir. Picasso, en effet, nie le rayonnement, la qualité intrinsèque de l'oeuvre d'art, position proprement épouvantable chez un artiste car elle est la négation de l'art même. Picasso ose déclarer qu' "un tableau n'existe que par sa légende et pas par autre chose". Il dit la même chose en d'autres termes lorsqu'il assure qu'un tableau de Cézanne ne l'intéresserait pas s'il savait que Cézanne eût eu la vie de Jacques Emile-Blanche.

   Dans ces conditions, il faut comprendre qu'un grand nombre de prétendus admirateurs de Cézanne, ne le sont qu'en paroles et qu'en imagination, puisque, s'ils rencontraient un tableau de Cézanne dans quelque grenier, sans avoir jamais entendu parler de Cézanne, ils ne l'admireraient pas.

   Le sophisme a assez duré, et il faut bien dire tout haut que l'aphorisme picassien qui veut qu' "un tableau n'existe que par sa légende et pas par autre chose", n'est qu'une stupidité dont le crédit s'explique à une époque où tout ce qui fleurait la saugrenuité et le paradoxe était accueilli avec empressement.

Un tableau n'existe que par lui-même, par sa qualité, son rayonnement propre et pas par autre chose : voilà l'aphorisme de tous les temps et que M. Picasso ne changera qu'autant que le faux médecin de Molière puisse placer le fois à gauche et le coeur à droite.

   De plus, c'est une gageure de soutenir que Cézanne, qui a toujours travaillé d'après nature, qui demandait 150 séances de pose à ses modèles, puisse avoir servi de point de départ à des peintres qui prennent hautement pour principe de déformer la nature. Ces quelques passages de lettres écrites à Emile-Bernard ne laissent guère de doutes à ce sujet : « L’artiste doit redouter l’esprit littérateur, qui fait si souvent le peintre s’écarter de sa vrai voie, l’étude concrète de la nature, pour se perdre trop longtemps dans les spéculations intangibles ». « L’étude réelle et précieuse à entreprendre, c’est la diversité du tableau de la nature ». « On n’est ni trop scrupuleux, ni trop soumis à la nature, mais on est plus ou moins maître de son modèle, et surtout de ses moyens d’expression ».

   On ne peut être plus explicite, on ne peut plus nettement répondre à l’avance à tous ceux qui voudraient accommoder Cézanne à leur manière.

   Certes, ce qui a le plus appuyé la fausse légende d’un Cézanne précurseur de certaines tendances modernes, c’est ce qu’on a appelé fort légèrement ses « déformations ».

   Disons-le fermement : il n’y a jamais eu de déformations cézaniennes. On observe seulement dans ses œuvres, certaines exagérations du caractère des sujets qu’il peignait, et que son métier perspicace et rude le portait plutôt à accentuer qu’à atténuer. Quant à l’aspect abrupt et gauche, souvent pénible de ses nus, on en connaît la raison : il avait une crainte mystique de la chair qui l’empêchait de concevoir la présence de femmes nues chez lui, et comme il avait peu de mémoire visuelle, ses tableaux de nus se ressentaient toujours de cette insuffisance d’information sur nature, à laquelle il ne pouvait pas suppléer par l’imagination. Cela n’en montre que plus éloquemment son besoin d’imiter littéralement, directement et même bêtement, dirons certains prétentieux de l’école moderne.

   On ne saurait trop insister, on le voit, sur la passion de Cézanne - passion qui le posséda jusqu' à son dernier soupir, puisqu’il est mort des suites d’un refroidissement contracté en peignant dans un paysage au cours d’un orage - pour l’étude devant le « motif », et d’autre part sur son horreur de la peinture littéraire. Ces deux tendances sont chez lui si marquées, si constantes, qu’elles ne laissent vraiment aucune place pour la déformation délibérée. Comment peut-on mieux conclure que par ces réflexions écrites au sujet d’Emile Bernard dont les œuvres l’avaient déçu : « …le brave homme tourne absolument le dos à ce qu’il développe dans ses écrits, il ne fait en dessin que des vieilleries, qui se ressentent de ses rêves d’art suggérés non par l’émotion de la nature, mais par ce qu’il a pu voir dans les musées, et plus encore par un esprit philosophique, qui lui vient de la connaissance trop grande des maître qu’il admire ». Et toujours sur Emile Bernard : « C’est un intellectuel congestionné par les souvenirs des musées, mais qui ne voit pas assez sur nature, et c’est le grand point, que de sortir de l’école et de toutes les écoles ».

   Ce refrain d’adoration pour la nature qui revient sans cesse dans les propos de Cézanne finit par devenir émouvant, grandiose, car c’est celui de Léonard de Vinci, de Poussin, de Constable, d’Ingres, de Rodin, de Renoir, comme c’était probablement le refrain de Phidias, de Praxitèle, de Michel-Ange, de Van Eyck, d’Holbein.

   Cézanne, après avoir été en tant que peintre méprisé durant toute sa vie, même par ses amis, éprouvait quelque douceur, dans sa vieillesse, à voir les jeunes gens lui rendre des visites admiratives et l’écouter respectueusement. Il disait naïvement dans une lettre à son fils : « Je crois les jeunes peintres beaucoup plus intelligents que les autres, les vieux ne peuvent voir en moi qu’un rival désastreux ». Cézanne se faisait encore là beaucoup d’illusion. Malgré l’attitude déférente et soumise des jeunes néophytes, il s’en faut bien qu’ils fussent tous compréhensifs et sincèrement enthousiastes. Il n’est pour s’en rendre compte, que de lire ce que dit publiquement aujourd’hui de Cézanne un Chirico, par exemple : « On fait encore grand cas de Cézanne. Le pauvre ! Il ne savait rien. Il n’avait pas de talent. Il me le disait souvent lui-même ». On se sent envahi de tristesse en lisant de pareilles abominations. Faites donc des confidences aux jeunes gens, laissez-vous aller à la modestie, même au doute, en vous disant que la jeunesse est généreuse, loyale, enthousiaste, et quarante ans après, on dira de vous que vous n’avez pas de talent et que d’ailleurs vous en conveniez vous-même !

   Le pauvre Cézanne avait cependant, malgré son exquise candeur, quelques retours à la perspicacité, et croyant comprendre l’inutilité de ses conseils, il écrivait : « Je finis par croire qu’on ne sert en rien aux autres ».

   Cézanne, par le profit commercial qu’on a tiré de ses œuvres et par la façon dont on en fait le drapeau de théories qu’il eut certainement vomies, a servi à beaucoup de gens.

   Mais quant à servir, par l’exemple de ses œuvres, et de toute une vie religieusement vouée à l’art, il est fort à craindre en effet, qu’il n’en ait touché que très peu de cette façon-là.

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© 2005

Cinquante ans de combat contre l'art non-figuratif

A la découverte du peintre Léon Gard (1901-1979) et de ses écrits, où il défend sa conception de l'art inséparable de l'imitation de la nature.