Léon Gard et les critiques d'art  
 
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                      Introduction

   Excédé par les commentaires ineptes des critiques d’art, non pas précisément à son encontre mais sur la peinture en général, Léon Gard leur adressa quelques diatribes, d’abord en préface de ses catalogues d‘expositions, puis dans le journal « Apollo ». Il est d’ailleurs probable que la décision de créer ce journal soit due en grande partie à la difficulté pour le peintre de trouver un médiateur indépendant pour répondre aux critiques d’art. En 1944, Ne s’était-il pas vu adresser cette réponse édifiante par un éditeur parisien, après lui avoir soumis la publication d’une plaquette comprenant quelques articles sur l’art, dans lesquels les critiques se trouvaient mis en accusation : 

                                                                                                                                        « Cet ouvrage très intéressant par certaines idées qu’il défend et que nous partageons, ne peut malheureusement rentrer dans le cadre de notre programme actuel…

   D’autre part, ayant chez nous certaines collections consacrées à des artistes contemporains, et dont quelques volumes ont été écrits par des critiques, il nous paraît difficile de concilier cette production avec votre ouvrage sans risquer de troubler, peut-être, les excellents rapports que nous entretenons avec ces auteurs et ces artistes. » Et Léon Gard de commenter : « …il serait passionnant de faire connaître au public des gens obéissant à d’aussi singulières considérations. On ne peut avouer plus clairement, en effet, que dans le domaine des arts, à l’heure actuelle, la pensée sincère est délibérément sacrifiée à certains intérêt, et que ces intérêts sont curieusement soutenus par beaucoup d’écrivains et d’éditeurs. »

   Nous présentons ici trois articles où les critiques d’art sont mis en cause : « Les Fourberies de Rapin (ou les Audacieux Ridicules) », paru en 1942 en préface d’un catalogue d’exposition chez Jeanne Castel, « Le Diable et la Critique. » (paru en préface d‘un catalogue d‘exposition, 1944), « Deux grands poètes : deux mauvais critiques d’art » (paru en 1948 dans le journal « Apollo »).

                                                   

 

    S'il est encore permis aux peintres de parler peinture...     

                                 LES FOURBERIES DE RAPIN

                                     Ou les Audacieux Ridicules

   On me traitera d’esprit chagrin : mais Alceste ne l’est-il pas ?

   Certes, il faut convenir avec le souple Philinte qu’il a des côtés insupportables; pourtant il n’en demeure pas moins l’esprit solide de la célèbre pièce de Molière. Il ose dire que le sonnet tarabiscoté d’Oronte est mauvais : rien que pour cela il mérite notre gratitude, et cette leçon qu’il donne aux Orontes de tous les temps vaut bien le « fromage », sans doute, qu’on lui accorde depuis tant d’années sur les affiches de la Maison de Molière.

   Il y a des gens qui, avec acharnement, éloignent des manifestations officielles des Beaux-arts les artistes qui portent en eux ce scrupule sacré, cette flamme de probité sans lesquelles on ne fait rien de grand. Ils savent bien pourquoi ils n’en veulent pas de ces artistes : c’est parce qu’il est impossible de les corrompre et de les entraîner dans l’ornière confortable des idées du jour, des réputations acquises : les premières dispensent d’être clairvoyant; les secondes dispensent d’être juste.

   Néanmoins, puisqu’on ne peut décemment accuser quelqu’un de probité, il fallut inventer une tare : pas assez audacieux ! S’écria-t-on. Hélas ! C’est aussi bête que le reproche de l’être trop. Et d’abord, ceux à qui les voix « autorisées » reconnaissent de l’audace sont-ils des audacieux authentiques ? Tout beau.

   La peinture dite « audacieuse » ne l’est plus depuis longtemps parce que, de nos jours, tout a été permis en art, sauf la simplicité, laquelle reste la seule audace possible et que peu de gens osent professer ou même proposer. La peinture dite « audacieuse » n’est plus qu’un genre, et malheur à qui se recommande d’un genre en art ! L’art, c’est un être qui a du talent, et un genre n’a pas de talent.

   Mais pourtant, si un genre n’apporte pas par lui-même le talent, il peut du moins ne pas l’exclure ; de même, hélas, il peut aussi ne pas le tolérer.

   Or s’il est un genre qui, entre tous, mène contre le talent une guerre aussi sournoise qu’impitoyable, c’est bien le genre prétendu « audacieux », car les conditions qu’il pose sont incompatibles avec la liberté d’esprit sans laquelle il n’y a point de talent possible. Et puis, cette hypocrisie impudente de tout faire au nom de l’audace ! Ce n’est certes pas aimer l’audace que de condamner un tel à n’avoir pas de talent parce qu’il n’a pas envie de mettre sa culotte à l’envers, son habit sens devant-derrière, de faire la grimace, de zigzaguer, d’imiter l’enfant, le fou, le sauvage, ce n’est pas, dis-je, aimer l’audace que tout cela : c’est créer une affreuse persécution.

   De plus, c’est la persécution par les médiocres. Cette persécution s’appuierait-elle sur des réussites qu’elle serait toujours odieuse ; mais, en fait, elle n’est accompagnée que de créations factices et prétentieuses ; où sont, en effet, les chefs-d’œuvre du genre ? Leur liste est-elle comparable à celle des artistes qui, depuis des siècles, expriment les choses comme tout le monde les voit ? Faut-il citer les noms, opposer les œuvres ?

   Enfin, pourquoi cette furie de paraître incompris ?

   Le fin mot de l’affaire est que l’auréole du génie méconnu et la gloire posthume de Manet et de Cézanne ont fort excité ces messieurs : cette auréole leur conviendrait à merveille ; à condition, toutefois, que la gloire ne soit pas… posthume ! Parlez-moi plutôt d’une bonne petite canonisation anticipée. C’est-à-dire que ces anathèmes éprouvés, bien à contrecœur par Manet et Cézanne, ils iraient au contraire au devant, ils les provoqueraient, feraient tout pour qu’on les leur jette. Ah ! On entendrait leur voix ! Ils crieraient qu’ils sont les vrais incompris, les parias, les génies, quoi ! En s’y mettant à beaucoup, ils arriveraient à convaincre. Des critiques d’art seraient avec eux, et alors, les bourgeois finiraient par avoir la foi ; d’abord ceux d’entre-eux qui craignent d’avoir l’air de ce qu’ils sont ; ensuite les autres, lorsque le nouvel art serait entré dans les mœurs bourgeoises ; à ce nouvel art ils ne comprendraient rien -- et c’est très bien ainsi -- mais du moins comprendraient-ils qu’ils ont affaire aux « grands incompris », et c’est tout ce qu’il faut. Et si les nouveaux grands incompris arrivent à gagner ainsi l’argent que Manet et Cézanne auraient dû gagner, eh bien, mon dieu ils l’accepteraient, braves cœurs, âmes généreuses ! Et si la gloire qui fut refusée de leur vivant à Manet et à Cézanne rejaillissait sur eux, ils ne s’en sentiraient pas --non vraiment -- pas indignes. Ah ! Les grands aînés seraient bien vengés ! Ce n’est pas à dire, à bien réfléchir, que ces grands aînés soient des types tellement formidables : franchement, hein ? Encore un peu « pompiers » tout de même. Audacieux pour leur temps soit. Et puis, ils ont ouvert la voie aux génies du jour ( ceux-là, alors, de vrais, sans blagues !) ; rien que pour ça, ils n’auront pas été tout à fait inutiles…

   Malgré toutes ces nobles ambitions, je suis curieux de savoir ce que nos petits-neveux penseront de nos engouements : ils rigoleront peut-être de cette époque-ci encore plus que nous aurons rigolé de celle de Bouguereau…

   Quant à moi, je n’hésite pas à déclarer sans plus attendre que l’école de « l’audace » est profondément ridicule quand elle prétend au génie, car elle n’a pas plus de génie que l’audace ; qu’elle est odieuse lorsqu’elle frappe celui qui n’est pas de son obédience d’autant plus brutalement qu’il n’est pas médiocre ; que chacun a le droit de faire des chefs-d’œuvre sans elle, et de la manière qu’il lui plaît ; et enfin, qu’on peut faire mauvais dans n’importe quel genre et surtout dans un genre qu’on a choisi pour pouvoir tricher.

   Cette tricherie, il faut l’avouer, n’eût guère été possible, comme je l’indiquais plus haut, sans l’appui de messieurs les critiques d’art.

   Il y a un exemple célèbre d’antagonisme artistique : Ingres et Delacroix. Lorsqu’on veut rappeler que les artistes les plus éminents se regardent quelquefois en chiens de faïence on brandit fatalement Ingres et Delacroix : Ingres ayant examiné les peintures exécutées par Delacroix à St-Sulpice demandant d’un air pensif au curé s’il était bien vrai qu’il y eut un enfer, auquel cas Delacroix devait y aller tout droit ! Cette aigre boutade est délicieuse : elle exprime le tempérament violent et passionné d’Ingres qui tenait pour hérétique celui qui avait pris une autre route que lui. Elle prouvait du despotisme, des préjugés, mais non pas un manque de discernement artistique : j’en suis au regret pour nos chers critiques, mais Ingres n’a jamais dit que Delacroix n’avait pas de talent. Quant à Delacroix, il copiait fiévreusement les dessins d’Ingres ! D’autre part, il appelait Courbet « réaliste maudit » mais admirait fort son fameux « Atelier », actuellement au Louvre, face à face, d’ailleurs avec les Delacroix. Voilà donc les pires parmi les peintres qui ne comprennent pas la peinture des autres.

   Mais il y a aussi maints exemples de compréhension entre les peintres : ceux qui, par exemple, ont gravité autour de Manet, Claude Monet, étaient précisément les bons peintres de leur époque. Pendant ce temps, que faisaient les grrrands critiques ? Ce qu’ils faisaient ? Ils ignoraient les bons peintres de leur temps, ou bien, sauf le respect que je vous dois, ils bavaient sur eux…

   Je sais qu’il y a aussi la spéculation. Il est évident qu’elle joue un rôle capital ( sans jeu de mots ) dans les tendances de la peinture moderne. La spéculation veut, en effet, une matière commerciale abondante, tandis qu’en art, l’abondance de la matière commerciale est au contraire l’ennemie de l’art. et de même que certains antiquaires, ne pouvant fournir assez d’ancien, ont vendu du faux-ancien, certains marchands d’art moderne ont vendu du faux-génie. La vente du faux-génie est, du reste, plus avantageuse que celle du faux-ancien, laquelle, tombant sous le coup de la loi comporte des risques. Le faux-génie est, par contre, une marchandise idéale. Le faux-génie est moins rare que le vrai et il produit aussi davantage : donc, abondance de marchandise. Ensuite, la loi ne peut condamner un marchand qui a vendu l’œuvre d’un faux génie comme elle condamne la vente d’un faux-ancien : cela n’est plus qu’une question d’appréciation personnelle. Cet état de choses est déplorable ; mais la spéculation n’est-elle pas à la base de la Société toute entière ? La spéculation est chose ordinaire : acheter pour revendre, c’est spéculer ; on le fait en petit ou en grand selon l’occasion qui s’offre. Du moins le spéculateur ne prétend pas faire un métier sublime, et ce serait enfantin de le lui demander. Enfin, je laisse à d’autres le soin d’entreprendre le procès de la société.

   Tandis qu’il est, au contraire, fort pertinent à moi de faire honte aux artistes, qui, eux, revendiquent un métier sublime, lorsqu’ils en font une assez vilaine comédie ; pertinent de reprocher aux critiques d’art, dont le métier est également sublime, puisqu’il consiste à voir clair dans une matière sublime, de prétendre guider lorsqu’ils sont aveugles ( voilà les critiques critiqués, et de plus, par un peintre : quel scandale! )

   Quant aux quelques peintures que je montre dans cette très petite et très modeste exposition, ce n’est pas à moi d’en parler. J’aurais pu les faire présenter par quelque ami, mais cette façon sent un peu son avant-guerre : c’est un moyen trop facile que de demander à une plume connue de préparer une atmosphère favorable ; je sais que cela s’est fait souvent d’enthousiasme, mais cela s’est trop fait. Et puis, un tableau ne doit-il pas être son premier avocat ?

                                               

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© 2005

Cinquante ans de combat contre l'art non-figuratif

A la découverte du peintre Léon Gard (1901-1979) et de ses écrits, où il défend sa conception de l'art inséparable de l'imitation de la nature.