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XIII
Si l’on
admet qu’un orgueil virulent provoque normalement l’altération ou le
déséquilibre de certaines facultés, il est permis de penser qu’Apollinaire ne
jugeait pas intégralement de toutes choses, de nombreuses pensées de lui
indiquant l’empire de cet orgueil virulent sur son esprit.
Avec
l’amour-propre, d’autres instincts pouvaient encore se trouver perturbés chez
lui.
L’instinct
visuel, père des arts plastiques, était-il intact chez Apollinaire?
Nous avons
dû conclure qu’il y a antinomie entre le Cubisme et l’instinct visuel parce que
celui-ci, émanant de l’œil, forme naturelle, ne peut agréer une vision
conventionnelle qui pose pour principe de renier les formes
naturelles.
Si
l’instinct visuel chez Apollinaire avait eu quelque force il se serait donc
opposé au Cubisme : puisqu’il n’a gêné en rien son éclosion ni son
développement, il était évidemment faible.
Parmi les
facultés que l’orgueil virulent a déséquilibrées ou altérées chez Apollinaire il
faut vraisemblablement compter l’instinct visuel.
La même
sorte d’orgueil virulent recherché et cultivé par Apollinaire en ceux qu’il
jugeait appelés à devenir des adeptes du Cubisme, devait logiquement être
accompagnée de la même faiblesse de l’instinct visuel chez ceux qui ont répondu
à son appel.
Il
s’ensuit que, d’une façon générale, les Cubistes doivent se caractériser par une
faiblesse de l’instinct visuel qui les empêche d’être choqués par les absurdités
qu’ils introduisent dans les formes naturelles, ou même par la suppression de
celle-ci, de même qu’une faiblesse de pensée empêche d’être choqué par
l’absurdité d’un raisonnement.
XIV
Si,
d’accord avec le fait que les psychologues ont toujours observé, nous
reconnaissons que l’orgueil poussé à l’extrême provoque normalement l’altération
ou le déséquilibre d’un certain nombre de facultés, l’on conçoit que le jugement
en différentes matières en puisse être altéré ou déséquilibré, et qu’on voit mal
ou point des choses qui sont, ou qu’on croit voir des choses qui ne sont
pas.
Le
postulat à la divinité, c’est-à-dire l’orgueil illimité, étant la
caractéristique des Cubistes, on comprend qu’ils aient un jugement propre à mal
voir, ou à ne pas voir ce qui est, enfin, à croire voir ce qui n’est
pas.
XV
Nous savions que les Cubistes
n’ont de rôle plastique que paradoxalement, parce que leur conception contredit
l’instinct visuel, lequel est le père de l’art plastique.
Nous avons donc voulu chercher
par quel autre instinct que l’instinct visuel les Cubistes étaient dirigés, et
en conséquence quel rôle réel ils ont joué.
Nous avons trouvé chez eux
l’omnipotence de l’instinct de l’admiration de soi-même. Or, l’esprit humain
étant fait de la coexistence de plusieurs instincts il importe de savoir de
quelle façon l’omnipotence de l’un peut s’accommoder de la compagnie des
autres.
Pour se faire une idée du
juste équilibre des instincts on doit s’assurer si les instincts sont égaux
entre eux, ou s’il y a une hiérarchie des instincts.
XVI
Tous les sentiments humains sans
exception ayant leur source dans l’instinct, il n’est aucun problème qu’on
puisse envisager sans considérer d’abord les instincts : ce besoin de considérer
d’abord les instincts est un instinct lui-même qui est le besoin de la
vérité.
Puisqu’il est universellement
reconnu qu’il existe des penchants nobles et de bas penchants. Il s’ensuit qu’on
reconnaît universellement l’existence d’une hiérarchie des instincts.
On observe, en effet,
différents instincts. On distingue les instincts commandeurs, dans la privation
absolue desquels les autres, qu’on peut appeler instincts subordonnés, ne sont
pas viables.
Il faut placer, par exemple,
parmi les instincts commandeurs de l’ordre physique : la vue, l’équilibre, et
les instincts commandeurs de l’ordre moral : la sagesse, le bon sens. Un manque
d’instinct visuel, en effet, nous dissimule partiellement ou complètement
l’aspect physique des choses, un manque d’équilibre nous fait tomber, et, dans
l’ordre moral, un manque de bon sens nous pousse dans une fausse
conviction.
Les instincts commandeurs ne
faillissent jamais par exagération puisque leur qualité propre est de nous
éviter de glisser au-delà ou en-deçà du vrai. On n’est jamais trop clair, on
n’est jamais trop équilibré, on n’a jamais trop de bon sens.
Par contre, les instincts
subordonnés se reconnaissent en ce qu’ils sont sujets aux exagérations, soit
dans le plus soit dans le moins : on peut être trop vif ou trop mou, froid ou
emporté, indifférent ou trop passionné, timide ou téméraire, veule ou opiniâtre,
avare ou prodigue.
Selon ces données, il semble
qu’il faille placer parmi les instincts subordonnés l’instinct de l’admiration
de soi-même qui, lorsqu’elle se déséquilibre, perd la lucidité du jugement par
nonchalance, et lorsqu’elle s’enfle perd la lucidité du jugement par excès
d’assurance.
Y a-t-il inflation de l’admiration de soi-même
lorsque apollinaire écrit : « nous avons des droits aux paroles qui forment
et défont l’univers »? Poussent-ils les artistes à l’inflation de
l’admiration de soi-même lorsqu’il leur dit : « le peintre doit avant tout
se donner le spectacle de sa propre divinité »
Si oui, les œuvres de gens qui adoptent ces
principes doivent fatalement souffrir d’un manque de lucidité
Si oui, le rôle des cubistes fut pratiquement
d’apporter dans la conception de l’art de la peinture, et de l’art en général,
un manque de lucidité proportionné à l’inflation de leur admiration pour
eux-mêmes.
Si oui, le Cubisme est une idée fausse.
Si le Cubisme est une idée fausse, sa réussite
matérielle assez considérable et assez longue oblige de conclure qu’il est une
idée fausse soutenue avec habileté.
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