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Note complémentaire
I
Mais si nous ne voulons pas
répéter le procès du Cubisme en examinant séparément chaque artiste nous pouvons
encore glaner dans les commentaires d’Apollinaire sur ces peintres des
réflexions souvent utilisées dans la discussion par les adeptes du
Cubisme.
L’une d’elles veut que la
compréhension dont les impressionnistes eurent à souffrir explique
l’incompréhension dont les cubistes sont l’objet, par le seul phénomène de
l’inintelligence du grand public : « Dieu sait que l’on s’est moqué des
tableaux de Manet, de Renoir ! » écrit-il, et il dit à propos de Renoir :
« Au grand public de l’époque où il débutait ses conceptions apparaissaient
comme autant d’absurdité et de folies. »
Or, il faut être sûr qu’il
s’agit bien du même cas, c’est-à-dire de chefs d’œuvre incompris. La postérité
ayant reconnu les chefs d’œuvre impressionnistes, mais n’ayant encore pu, faute
du temps requis, prononcer sur les Cubistes un arrêt qui rendrait les autres
superflus, le cas se présente différemment, et la preuve reste entièrement à
faire qu’il s’agit de chefs d’œuvre incompris.
Cela dit, est-il évident que
ce soit l’inintelligence due « Grand Public », la vraie cause de
l’incompréhension dont souffrirent les peintres impressionnistes?
L’ineptie foncière en art du
grand public, argument dont on a curieusement abusé sous une ère démocratique,
est pourtant loin d’être démontrée.
Par contre, il est de
l’évidence même que l’opinion du grand public est influencée par la presse et
par les livres lesquels sont rédigés par une minorité qui se tient pour l’élite
( et qui l’est parfois en un certain sens ). Il s’ensuit que bien souvent les
opinions erronées du grand public, et qu’on lui impute avec mépris, lui sont
insufflées, en réalité, par une minorité d’intellectuels.
Il régnait, à l’époque où
débutaient les peintres impressionnistes, un groupe d’artistes couverts de
titres, d’honneurs et de commandes, encensés, choyés non pas par le grand public
mais par l’élite de la pensée.
Ce n’était pas un quidam qui
écrivait ces lignes de feu sur Meissonnier : « quoique l’espace qu’il
couvre au salon soit bien petit, la place qu’il occupe dans l’art est grande; sa
signature imperceptible au bas de ses cadres microscopiques vaut celle de
quelque maître que ce soit. « (1) Ce n’était pas un homme du grand public
qui écrivait cela, c’était le prestigieux auteur de « Emaux et
Camées », Théophile Gautier lui-même, le célèbre poète. C’est le même
Théophile Gautier qui écrit encore : « M. Courbet, sous prétexte de
réalisme, calomnie affreusement la nature. La nature, même la moins choisie,
n’est ni si laide ni si disgracieuse, ni si barbouillée. » Et plus loin :
« Juan Valdes Leal, le peintre de cadavres, dont les tableaux font se
boucher le nez aux visiteurs de l’hôpital de la Charité, à Séville, n’a pas une
palette plus faisandée, plus chargée de nuances vertes et
putrides. »
Il serait injuste pour Théophile Gautier de
dire qu’il est le seul littérateur coupable d’avoir accrédité des opinions
inconsidérées en peinture. Depuis Diderot, écrit sur l’art est devenu un genre
littéraire plus qu’une compétence, et dont les spécialistes sont de plus en plus
nombreux. Si tous n’ont le talent littéraire de Diderot, de Théophile Gautier,
de Baudelaire, tous prétendent cependant éclairer le public. Albert Wolf, le
plus influent critique d’art de son époque, spécialiste n’écrivant que sur
l’art, portait ce jugement tranchant sur Manet : « l’ébauche première est
presque toujours magnifique mais il lui manquait, pour aller plus loin,
l’éducation artistique, la science positive de son art dont aucune école ne peut
s’affranchir à moins de se condamner à d’éternels tâtonnements qui paralysent
les dons naturels de l’artiste. »
Les écrivains
« audacieux », défenseurs des artistes non conformistes ont erré
autant que les académistes, parce qu’ils ont cru nécessaire pour défendre les
uns de vilipender les autres en dépit de toute justesse, et leurs erreurs pour
être dans un sens différent, n’en étaient pas moins grandes.
Baudelaire écrivait que Ingres
était « dénué de ce tempérament énergique qui fait la fatalité du
génie », et que son dessin « est le dessin d’un homme à
système. » etc…(1)
De la « droite » à
la « gauche », passéistes, opportunistes, non conformistes, les
écrivains d’art ont apporté leur tribut d’appréciations éphémères lancées au
milieu de ce malheureux grand public dont la faute est de les avoir absorbées,
et dont les mêmes écrivains d’art le rendent aujourd'hui responsable : c’est
ainsi que Guillaume Apollinaire, homme de lettres et écrivain d’art accuse le
grand public de n’avoir pas compris Manet et Renoir. On ne saurait affirmer que
le grand public eut de lui-même méprisé les impressionnistes, et il est certain
d’autre part qu’il a été vigoureusement prévenu contre eux par les soins de la
critique favorable aux gloires du jour : Meissonier, Bouguereau, Cabanel,
Gérôme, Bonnat, Carolus-Duran, etc…
Mais comment expliquer que le
grand public d'aujourd'hui n’ait plus d’aversion pour les impressionnistes et
qu’au contraire il les admire ? S’il est venu de lui-même à une juste
appréciation c’est que sa compréhension est meilleure qu’on le dit ou si son
changement d’opinion résulte de l’influence des nouvelles générations de
critiques d’art qui lui ont proposé de nouvelles admirations, c’est l’indication
qu’il n’est pas le vrai responsable de ses convictions artistiques.
Quoiqu’il en soit, il est dans
l’ordre des choses que l’opinion du public soit influencée de la presse et des
livres jusqu’à un certain point, et tant qu’on ne le heurte pas dans son bon
sens vital, on peut lui faire admettre beaucoup de choses qui ne sont pas
toujours vraies, mais que, dépassé ce point, il devient impossible d’obtenir son
adhésion, même par le moyen de la propagande la plus puissante et la plus
habile.
Or, le œuvres de Meissonier,
Cabanel, Bouguereau ne choquant pas le public dans son bon sens vital, on
conçoit qu’il ne refusat pas de reconnaître leurs auteurs comme des maîtres
quand les augures du temps les déclaraient tels.
Mais il n’y a rien en plus
dans Manet, Claude Monet, Sisley, Renoir qui puisse choquer le public dans son
bon sens vital, et il aurait vraisemblablement suffi que les critiques influents
d’alors les disent grands peintres pour que tout le dise aussi.
Par contre, malgré une presse
et une littérature, ajoutons une librairie, très favorables, il est évident que
le public n’a jamais pu reconnaître grands-maîtres Léger, Picasso ou
Braque.
Si l’on admet que les cubistes
contredisent l’instinct visuel, et par conséquent heurtent le bon sens vital, on
s’explique l’hostilité persistante du grand public pour les Cubistes.
Il s’ensuivraient que ce n’est
pas l’ineptie du grand public qui l’éloigne des œuvres cubistes mais le
froissement de son instinct vital.
Il s’ensuit, enfin, qu’on ne
peut comparer l’incompréhension du grand public pour Manet et Renoir avec
l’aversion du grand public pour l’école cubiste.
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