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- II -
A propos de Pétunias
peints par Cézanne
U n de mes amis possède un petit tableau de Cézanne
représentant ( eh ! Oui, il représente quelque chose, c’est bien vieux jeu,
n’est-ce pas? ) quelques pots de fleurs contenant des pétunias
rose-pâle.
Rien n’est plus imité de la
nature, dans toutes ses parties, que ce tableau. Certes, on y chercherait
vainement la bête-à-Bon-Dieu, la chenille, la mouche, ou la goutte de rosée qui
sont le triomphe des virtuoses de la nature-morte hollandaise du 17è et c’est
plutôt peint comme chardin, dans sa manière la plus large que comme David de
Hein ou Metsu, à cette différence près, toutefois, que Cézanne, contrairement à
Chardin fuyait plutôt les effets du clair-obscur. Mais si les détails n’y sont
pas, si tout y est présenté par des indications assez massives, la forme et le
ton y sont définis avec une justesse telle que ce ne sont plus seulement des
formes et des tons justes, mais des formes et des tons baignés d’air, phénomène
que les merveilleux hollandais n’ont pas, me semble-t-il, exprimé. Je crois
qu’il possède encore cette supériorité sur eux de savoir admirablement faire
sentir les différentes matières des éléments qui composent ses tableaux. On
s’imagine fort bien le doigt rencontrant une matière dure en se posant sur le
grès des pots et s’enfonçant dans le feuillage, froissant les fleurs tendres et
fragiles. Il n’est pas jusqu’au « tueur » qui ne contraste, par sa
rigidité de bâton sans vie, avec les branches vivantes.
Ce tableau est tout, sauf une
interprétation de la chose ; il s’efforce au contraire d’en donner l’apparence
la plus littérale, mais avec une technique particulière cézannienne, qui veut
résoudre le problème de la peinture sans recourir au moyen du dessin-ligne,
ni à celui du clair obscur. Comme il l’a dit lui-même, il a voulu, par les
diaprures conjuguer les problèmes du dessin et du modelé, rejoignant ainsi le
vieux peintre du « chef-d’œuvre inconnu » de Balzac qui s’écriait :
« le dessin n’existe pas ! », voulant dire par là que dans une œuvre
de peinture tout doit être exprimé, dessin et valeurs, par la seule modulation
de la couleur. Cette conception, qui est à l’opposé d’une interprétation libre
ou d’une transposition des objets réels, consiste précisément à essayer de les
exprimer en procédant comme la nature elle-même, c’est-à-dire sans d’autres
moyens que la couleur et la lumière. Pratiquement, c’est presque une chimère que
de vouloir appliquer à la lettre cette formule, car on se heurte toujours à
l’imperfection et à la limite du matériau, avec lequel il faut toujours ruser.
Néanmoins, s’il est scabreux de suivre cette grandiose théorie lorsqu’on n’a pas
des dons exceptionnels , il est évident qu ‘un Cézanne, dont l’œil était
capable de peser les tons, les valeurs comme au milligramme, peut créer des
chefs-d’œuvre, et même aboutir à de échecs qui restent supérieurs aux réussites
de la plupart des autres peintres.
Mais qu’on juge ses tableaux
réussis ou non, il n’en reste pas moins que nul peintre, plus que Cézanne, n’a
été, n’a voulu être un imitateur plus direct de la nature. S’il ne s’est pas
proposé d’imiter par l’accumulation des détails merveilleux d’un Van Eck o ud’un
Holbein, il n’en a pas moins cherché à stupéfier par sa façon à lui d’imiter,
c’est-à-dire de produire à une distance déterminée le miracle à la fois de la
forme, du ton, de la valeur, du poids, de l’atmosphère.
Aussi est-on fort étonné de
l’imprudence avec laquelle les cubistes., ces fruits-secs, ont prétendu
s’apparenter à Cézanne. Certes, on comprend que les cubistes, n’ayant rien dans
le ventre, se soient emparés, comme le font toujours cette sorte de gens, d’un
grand mort pour appuyer leur pauvreté sur sa richesse. Mais on est confondu du
peu d’analogie, même apparente qu’il y a entre la conception cézannienne et la
leur. Cézanne tout d’abord, visait des buts difficiles à attendre mais fort
simples à définir. Il voulait, par exemple, la plénitude dans l’atmosphère, le
poids réel des objets, choses simples à concevoir autant qu’ardues à réaliser.
Les cubistes sont tout le contraire de cela. Bavards intarissables, fabricants
de dogmes incohérents et contradictoires, leurs œuvres, par l’absence de
problèmes posés -- ou de problèmes intelligibles, ce qui revient au même -- sont
d’une facilité de réalisation enfantine. Ayant fait table rase de tout ce qui
fait la difficulté des arts plastiques, à savoir : la forme, le volume, le
modelé, les valeurs, l’harmonie, et n’ayant remplacé ces problèmes par aucun
autre qu’ils soient capables de définir, c’est-à-dire ayant supprimé en fait
toute espèce de difficulté, on comprend qu’ils regardent avec commisération ceux
qui se donnent quelque peine, car l’immense avantage du cubisme, mais c’est
aussi sa tare, c’est que tout le monde peut en faire. Tout le monde peut tracer
des figures géométriques, des graffitis dénués de sens, des compartiments de
couleurs posées à plat, le tout dûment enchevêtré. Si l’on veut bien observer
que Cézanne avait horreur des bavards et des théories et que, de plus,
travailleur infatigable, il a trimé toute sa vie devant le « motif »
et qu’il y est mort, on conviendra qu’il est difficile de trouver quelque chose
de plus anti-cézannien, sous tous les rapports, lettre et esprit, qu’un
cubiste.
Cela signifie, selon moi, que
les cubistes et tous ceux qui ont suivi leurs traces, ne sont pas seulement des
peintres chétifs s’efforçant de masquer leur petitesse par du brouhaha et du
scandale, non seulement des parasites qui se servent de la renommée des autres
comme d’un tremplin, mais encore des gens qui ne comprennent absolument rien à
Cézanne et le voient, au fond, comme le voyaient les bourgeois …., ou même ceux
de Paris. A preuve, l’exemple du dérisoire Chirico qui a osé déclarer
publiquement qu’il pensait que Cézanne n’avait aucun talent, et que, d’ailleurs,
il en convenait lui-même : il faut être en vérité peu intelligent pour prendre
au mot le cri de lassitude et de doute du chercheur angoissé et scrupuleux. De
même, lorsque certains font répandre à son trompe qu’ils sont de grands
dessinateurs, on ne doit pas non plus le prendre à la lettre, et il faut faire
prudemment la part des règles de la publicité moderne, que le bon Cézanne
ignorait.
Certes, on reconnaît à chacun
le droit de ne pas admirer la peinture de Cézanne, et de le dire comme il le
pense. Mais il est permis, par contre, de trouver excessif de se réclamer d’un
artiste qu’on méprise en réalité. Mais la vérité -- elle n’est pas belle -- est
que, obscur et impatient d’arriver, on commence par brandir le drapeau d’un nom
retentissant, puis, quand on croit n’en avoir plus besoin, on le piétine, pour
bien montrer sa supériorité : il n’y a souvent pas grande chose d’autre dans
beaucoup d’admirations grandiloquentes.
Mais qu’importe la laideur des
intrigues, des fausses attitudes, qu’importe la médiocrité tapageuse de celui-ci
ou celui-là. La question est que : I° Cézanne n’avait qu’une religion en
peinture : la nature, et que, par conséquent, il faisait, dans le sens le plus
absolu du mot, de la peinture d’imitation ; 2° les cubistes prêchaient
l’éloignement de la nature et réprouvaient la peinture d’imitation ; 3° les
cubistes se recommandant à cors et à cris de Cézanne, on se demande ce qu’ils
peuvent citer dans l’œuvre de Cézanne justifiant leurs théories ?
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nota : le troisième article sur Cézanne paraîtra
bientôt.
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