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Introduction
La spéculation sur les œuvres d’art qui a pris des proportions
gigantesques depuis la réussite de quelques marchands de tableaux opportunistes
de la fin du XIX° siècle et du début du XX° ayant profité de la révélation
soudaine et tardive des impressionnistes après une période de vaches maigres, la
publicité moderne exerçant une pression permanente et ignoble sur les esprits et
servant de propagande au règne tyrannique de l‘argent, ont rendu suspecte à
notre époque toute réussite pratique, toute notoriété d’un artiste ou d’un
mouvement.
Léon Gard a dénoncé très tôt les effets néfastes et
destructeurs pour l’art de ce despote non-éclairé : l’argent, et de sa vile
servante : la publicité.
Nous proposons ici trois articles de Léon Gard parus dans le
journal « Apollo » : La Célébrité est devenue un commerce, en
juillet 1948, Les Animaux malades de la peste, en mars 1949, Richesse
Spirituelle et Commerciale, en 1946.

Les Animaux
malades de la Peste
Par Léon GARD
L e monde actuel a quelque chose de
profondément pourri : on voit cela à ce que le monde reconnaît lui-même l’état
de pourriture ou il est, par les maux qui en résultent : on ne diverge que sur
les causes, selon qu’on a intérêt à incriminer celui-ci ou celui-là, et on tombe
ainsi dans l’injustice odieuse si vigoureusement peinte par la Fontaine, dans
« Les animaux malades de la peste », qui consiste à accuser un
innocent d’un mal qu’on a soi-même causé ou entretenu.
Pourtant, quand on y a
honnêtement réfléchi, il paraît clair qu’on se trouve en présence d’un retour
plus violent que jamais au culte du « veau d’or », et qu’un de ces
principaux agents actuels, sinon le principal, est la publicité, telle qu’on la
pratique aujourd’hui, artificieuse et professionnelle.
Si l’on considère bien,
en effet, les ravages causés par la publicité, qui sont la mort ou l’agonie de
tout ce qu’il y a de plus noble dans la société humaine, on est forcé de
conclure qu’elle est une grande outre pleine d’un pus infect, que l’on déverse
par tonnes sur la pauvre humanité, et qui représente la loi de
l’argent.
Au surplus, le fait que
des gens de valeur et d’honnêtes gens par nature en soient arrivés à
s’accommoder de la purulence de la publicité au point de la voir anodine,
inoffensive, et même utile est le signe le plus certain de la profondeur du mal.
Comme sur toutes les pires choses auxquelles on veut donner droit de cité, on
répand sur la publicité -- publicité encore -- des raisonnements
« omnibus » tendant à la justifier, ou du moins à la minimiser, comme
par exemple, qu’elle est sans effet à l’égard des mauvais produits, ce qui est
manifestement faux et lui enlèverait toute raison d’être : si la publicité ne
servait pas à faire prendre pour bonnes des choses qui ne le sont pas, à quoi
pourrait-elle bien servir, et pourquoi tous ces millions engloutis à son
service? La vérité est que la publicité vous obligeant, le couteau sous la
gorge, à dire qu’elle est innocente et bonne, ne se défend que par la force
brutale et que tous ses arguments sont mauvais.
Pourquoi, en effet,
est-il devenu insuffisant de faire connaître une marchandise par une simple
enseigne, ou un registre contenant les adresses des différents fabricants,
marchands ou spécialistes, classés par catégories, sinon parce que les phares
aveuglants de la publicité, ayant créé l’obscurité autour d’elle par
l’apparition de son halo de lumière violente et artificielle, nul ne peut-être
aperçu que par une surenchère de publicité que font les autres?
Dans ces conditions,
n’est-il pas inéluctable qu’un homme de grande valeur, mais sans argent et, par
conséquent éliminé du halo publicitaire, n’a aucun moyen d’être distingué à une
époque où l’on ne regarde que ce qui est placé dans ce halo ,
Or, si l’on admet -- et il est impossible de ne pas l’admettre
-- que le défaut de publicité peut faire qu’un grand talent reste dans l’ombre,
on doit convenir que ce n’est pas la valeur qui décide des notoriétés
d'aujourd'hui.
En conséquence, il faut
qu’on nous dise franchement si l’on veut que ce soit la valeur qui décide ou
bien l’argent.
Au reste, si l’on n’était pas suffisamment convaincu de
l’abjection de la publicité par ses résultats, à savoir la réussite
retentissante d’une foule de produits médiocres, tant du commerce, de
l’industrie, de l’intelligence et des arts, on serait édifié par le caractère et
le comportement de l’agent de publicité.
Celui-ci, en effet, si
vous lui confiez de la publicité, ne vous demande jamais de lui certifier que
votre marchandise vaut quelque chose. Il s’en moque bien. Il se borne à vous
proposer des prix relatifs à l’importance de la publicité que vous envisagez, et
en conséquence vous incite à y consacrer le plus d’argent possible : la moralité
de cet homme, c’est que plus vous lui donnez d’argent, plus il dira du bien de
vous, seriez-vous le plus grand fripon. Si vous ne lui en donnez pas, il ne dira
rien, seriez-vous le plus grand des hommes. Bien mieux, si votre ennemi le paie,
il vous traînera dans la boue, et tout cela sera considéré comme de l’honnête
commerce.
Le cas de l’agent de
publicité, homme d’affaires incapable d’émotion, suffirait à lui seul à faire
juger du travail qu’il fait.
Mais l’agent de
publicité n’est que le comparse d’une monstrueuse entreprise qui prend plus
d’ampleur chaque jour et ce qui a sans doute mis le comble à l’imposture de la
publicité est l’envahissement du monde par la radio.
Tout le monde tient
pour certain qu’une opinion formée à la légère est mauvaise. Pourtant qu’est-ce
que les opinions émises par la radio d’autre que des opinions toutes faites,
intéressées, pour la justification desquelles on se soucie d’autant moins de
fournir des renseignements, des preuves et des éclaircissement, et de laisser du
temps pour y penser, que leur but est d’atteindre sans cesse toutes les parties
du monde à la fois? Ne sont-elles pas ainsi le type le plus parfait de l’opinion
formée à la légère, c’est-à-dire le type même de la plus mauvaise opinion qui
soit au monde?
La radio soumise à
l’argent, est, comme lui, l’expression de la force brutale : le premier geste du
conquérant moderne n’est-il pas de s’emparer des postes de radio, c’est-à-dire
de s’introduire dans l’intimité de chacun, afin de lui signifier sa volonté,
usant de discours, de concerts et de divertissements comme d’une huile pour
assouplir la dureté de l’injonction?
Mais le corollaire le
plus saisissant de la corruption qu’est la publicité, sous quelque forme qu’elle
se présente est, tout compte fait, la profusion des fausses valeurs qui font le
monde tel qu’on le voit : chaotique, affreux, discordant, méchant.
Combien de faux grands
écrivains, de faux hommes d’état, de faux savants, de faux experts, de faux
grands chanteurs, de faux grands acteurs? Dans des domaines qui ne sont pas
proprement miens je ne citerai pas de noms, quoiqu’on sache bien que je dis
vrai.
Par contre, il est un
domaine dont je me suis fait un devoir, ici, de rendre compte avec franchise, au
risque parfois d’être brutal, celui de l’art : comment comprendre que, par
exemple, un Rouault, répétant indéfiniment sa pauvre astuce d’un tableau
ressemblant à un vitrail sale sans qu’il soit capable pour autant d’en faire un
propre, mal dessiné parce que cela fait archaïque, qu’un Picasso singe rusé,
peintre fade ou criard, dessinateur indigent et fallacieux, dont le cubisme est
la moindre médiocrité, qu’un Braque plagiaire du singe, qu’un Raoul Dufy
dessinateur nul et effronté, tout au plus apte à barioler des étoffes rustiques,
soient parvenus à la notoriété qu’ils ont autrement que par les soins de la
publicité corrompue du monde moderne?
A l’époque de Raphaël,
il n’y avait pas de publicité. Tant qu’on ne laissera pas les réputations
s’établir d’elles-mêmes, sans rien forcer ni précipiter, sans prévenir ni violer
l’opinion, sans payer pour avoir les lights dirigés sur soi et pour que les
éteignoirs soient posés sur les voisins, nous serons toujours submergés et
commandés par les faux talents, au milieu desquels les vrais, même connus, même
célèbres, demeureront comme des anomalies suspectes d’authenticité.
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