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    Richesse Spirituelle et Commerciale

                Par Léon Gard

Aimer un tableau relativement à la somme de monnaie qu’il représente, ce n’est pas aimer la peinture, car si le prix s’effondre, l’amour pour le tableau disparaîtra en même temps que sa valeur vénale. La vraie cote d’un tableau, c’est le plaisir qu’il vous donne : celui qui aime vraiment la peinture paiera toujours le prix juste, car il le jugera par son plaisir et son plaisir -- qui est en même temps le plaisir de plusieurs personnes de goût -- est la vraie monnaie internationale.

Tout cela est bel et bon, répliqueront certains « réalistes », mais, qui doute d’être un grand connaisseur ? Et en pratique malheureusement, si nous achetions les tableaux que nous aimons, ce serait très souvent ceux qui n’ont aucune chance de nous enrichir. Par contre, n’a-t-on pas vu des spéculateurs, c’est-à-dire des gens n’éprouvant pas un amour très pur pour la peinture, réaliser des gains énormes sur l’achat et la vente des tableaux ? Dès lors, peu nous chaut que les tableaux soient bon ou mauvais dans la postérité. Peu importe que nous les aimions ou que nous ne les aimions pas ! L’essentiel n’est-il pas d’avoir une méthode permettant de prévoir les hausses et les baisses afin d’acheter et de vendre en temps opportun ?

Achète-t-on des tableaux pour s’enrichir ? Répliquerons-nous. Certes, pour s’enrichir, mais de quelle façon : est-ce pour enrichir notre esprit ou pour enrichir notre bourse ? Il est bien évident que c’est pour enrichir notre esprit, sans quoi si l’on voulait uniquement enrichir sa bourse on achèterait de la terre des immeubles de rapport, des métaux précieux, des pierreries, tout ce que qu’on voudra, sauf des tableaux, lesquels ont toute apparence de n’avoir de valeur que par le travail d’esprit qu’ils représentent. Si les tableaux arrivent, en fin de compte, à enrichir la bourse; c’est parce que, dans la pratique, ils se présentent comme des objets que l’on achète et que l’on vend, c’est-à-dire comme des marchandises, et que toute marchandise est susceptible d’enrichir la bourse de son vendeur. Il est donc clair que si les tableaux n’étaient pas, par essence, destinés à enrichir l’esprit, ils ne pourraient devenir des marchandises propres à enrichir la bourse.

L’avocat du spéculateur dira: n’a-t-on pas, par des procédés publicitaires, « lancé » des tableaux qui furent achetés par une foule de gens dont aucun n’aimait ces tableaux, mais qui les considéraient uniquement comme objets de spéculation. Ceci est vrai, mais si les tableaux ont pu devenir, dans les mains des spéculateurs, des objets de gain monétaire, est-ce parce que les tableaux avaient cessé, d’une façon générale, d’être considérés comme des richesses spirituelles, ou bien est-ce parce que les spéculateurs, ne les considérant point eux-mêmes comme richesses spirituelles, s’efforçaient cependant de les faire passer pour telles aux yeux du public ?

L’on peut, répondra le sophiste, spéculer sur n’importe quoi : sur des timbres-postes, des boîtes d’allumettes, des boutons de culotte, des coquillages, autant d’objets dénués de valeur propre : on spécule donc sur un tableau, comme on spécule sur n’importe quel objet : c’est donc la spéculation qui donne au tableau sa valeur et non le tableau qui donne sa valeur à la spéculation.

Mais, remarquerons-nous, pourquoi spécule-t-on sur tel timbre-poste plutôt que sur tel autre timbre-poste ? Le sophiste est forcé de répondre qu’on spécule sur tel timbre-poste plutôt que sur n’importe quel autre parce que ce timbre est en petite quantité de son espèce, de même pour la boîte d’allumettes, le bouton de culotte, etc. Or, est-ce aussi parce qu’un tableau n’existe qu’en petite quantité de son espèce qu’on spécule avec ? Il faut reconnaître que non, car il existe des tableaux très peu nombreux de leur espèce et qui, pourtant, ne sont nullement recherchés. C’est donc pour un autre motif que les tableaux sont recherchés de telle sorte qu’ils puissent devenir des objets de spéculation. Et si ce n’est pas parce qu’ils sont des produits supérieurs de l’esprit qu’ils sont recherchés, pour quelle raison cela pourrait-il être ? Le sophiste spéculateur devra convenir que cela ne peut être pour aucune autre raison. Or, lorsque des tableaux qui, n’étant pas des produits de l’esprit authentiquement supérieurs, ont néanmoins réussi dans des opérations spéculatives, il est hors de doute qu’il n’a pas suffi pour cela de l’existence de quelques spéculateurs cyniques, mais qu’il a encore fallu que ces spéculateurs supposent la participation d’acheteurs crédules, au moins dans la croyance que certains acheteurs croiraient à la richesse spirituelle de ces tableaux.

Il est donc bien établi d’une façon irréfutable que premièrement, un tableau ne peut devenir une richesse monétaire que s’il est d’abord une richesse spirituelle, et que deuxièmement , s’il passe quelquefois pour une richesse monétaire sans être pourtant une richesse spirituelle véritable, ce n’est que dans la mesure où, grâce à la publicité fallacieuse des spéculateurs, il arrive à être supposé tel.

J’en conclu que, le jour où le temps et la réflexion ont permis de discerner que les tableaux qui étaient devenus richesses monétaires parce qu’on les supposait être des richesses spirituelles, ne sont pas en réalité des richesses spirituelles, leur valeur monétaire se trouve détruite tout-à-coup.

Or, la question est finalement de savoir si ce que le commerce a gagné d’un côté pendant un moment par ces opérations frauduleuses, il ne le perd pas de l’autre, car un abus de confiance découvert provoque une crise de méfiance paralysante, ruineuse. Il faut même se demander si le commerce ne perd pas dans l’ensemble plus d’argent dans ce régime chaud et froid que dans un régime tempéré où l’on vendrait moins de tableaux, mais bons? Pour moi, cela ne fait aucun doute. Ceux qui se sont habitués à gagner beaucoup d’argent par des méthodes trop faciles et peu loyales, se sont d’ordinaire habitués a en dépenser beaucoup et lorsque vient la baisse, ils se trouvent d’abord dépourvus et ensuite sont devenus des acheteurs faibles pour le commerce en général. Enfin, n’oublions pas que les spéculateurs ayant réalisé de gros bénéfices sur ces tableaux ont simplement réussi par hasard dans certaines opérations, comme on gagne à la loterie ou aux courses; c’est-à-dire qu’on ne gagne pas à coup sûr, et qu’on risque de perdre demain ce qu’on a gagné ……

Peut-être qu’en désespoir de cause l’on me fera cette dernière objection : mais enfin, qui vous permet d’affirmer qu’il y a eu des spéculateurs sur les tableaux assez effrontés pour n’être aucunement convaincus du mérite de leur marchandise, mais néanmoins résolus à la vendre aussi cher que la marchandise de la plus belle qualité. Vous les faites parler, cela est facile, mais ces aveux que vous mettez dans leur bouche, selon lesquels un tableau n’est pas pour eux une richesse spirituelle mais un objet de spéculation, ces aveux, les ont-ils réellement faits ? Pourquoi n’auraient-ils pas, après tout agi de bonne foi ? Quelles sont vos preuves ?

Hélas, ceux qui auraient le plus d’intérêt à garder le silence ne savent pas, la plupart du temps, par une vanité assez naïve, résister à l’envie de se raconter. Même lorsqu’ils se flattent, il leur est difficile, à ce moment de passer pour autres que ce qu’ils sont : leurs aveux sont d’autant plus éloquents qu’ils sont involontaires.

Ambroise Vollard, dans ses « souvenirs d’un marchand de tableaux », dont la substance, faite de bons mots et d’anecdotes, constitue un livre médiocre au demeurant, ne parle que de gens préoccupés d’acheter au bon moment des tableaux appelés à « monter ». Tous ne sont pas des acquisitions heureuses, soit affaire de chance, soit affaire de flair, mais tous, sauf quelques grands artistes, comme Pissaro, Cézanne, Renoir, Degas soucieux de résoudre des problèmes artistiques et non financiers, apparaissent atteints du désir de gain. Un bourgeois qu’il voyait toujours rôder dans les galeries de la rue Laffitte lui avoua qu’il venait là pour tâcher de dépister les tableaux les plus susceptibles de « monter » afin, en achetant l’un d’eux, de constituer une dot pour sa fille qui venait de naître. Il n’oublie pas non plus de nous faire savoir que Gustave Geffroy vendit tous ses Cézanne jusqu’à son propre portrait, enfin que la veuve de Manet et le frère de celle-ci vendaient les quelques tableaux qui leur restaient de l’atelier d’Edouard Manet avec des procédés qui ne sont à l’éloge ni de leur discernement artistique ni de leur délicatesse. Ces observations aiguës et sarcastiques sur la vénalité générale ont évidemment pour but de nous montrer que les marchands ne sont pas les seuls cupides et que la comparaison avec certains particuliers leur est favorable. Il a soin, quant à lui, de se peindre comme un marchand qui avoue de l’être, honnêtement, régulièrement, mais supérieur aux autres par son flair artistique. Ce dernier point est du reste contestable : si Vollard eut beaucoup de chance en rencontrant Pissaro, Renoir, Degas, Cézanne, et aussi en bénéficiant, par la même occasion, de leurs conseils, il fit cependant des acquisitions stériles infiniment plus nombreuses que les autres. Vollard malgré le rôle éclatant qu’il veut se donner était d’une insensibilité en art que ses « bons mots » n’arrivent pas à dissimuler, mais homme d’affaires habile, sachant se faire des amis de gens susceptibles de le renseigner sur la qualité de la matière première avec laquelle il travaillait. Il faut aussi lui reconnaître d’être spirituel. Mais il est, de plu, l’homme qui ouvrit en France une ère de spéculation abominable. Il l’avoue étourdiment dans cette phrase où il évoque ses débuts : « on n’était pas encore à l’époque où une toile vendue à Paris était rachetée à Berlin, revendue à New-York et revenait à Paris et tout cela dans l’espace de quelques semaines ». Or qui, sinon lui avec quelques autres, apporta ces nouvelles méthodes ?

C’est entre 1914 et 1929 qu’il y eut cette période de prétendue prospérité, mais dont le caractère factice se manifesta par un écroulement final, et aussi par un immense désarroi dans l’orientation artistique.

Berthe Weill, une célèbre marchande de tableaux de cette « belle » époque, publia, elle aussi, en 1932, un livre de souvenirs (c’est une épidémie) intitulé : « Pan ! Dans l’œil ! », où elle examine les causes de la débâcle : « ce qui a créé la crise actuelle dans la peinture c’est le manque de confiance, c’est le troubles que les ventes fictives à l’hôtel Drouot ont suscité, c’est, pour les agioteurs, la spéculation intensive qui, n’agissant plus, aucun intérêt dès lors ne les soutient » (sic). L’opinion de cette marchande expérimentée dit bien ce qu’elle veut dire, à savoir qu’elle ne mâche pas qu’il y eut des ventes fictives à l’hôtel Drouot. Il n’y a donc pas de doute possible qu’une foule de gens qui n’aimaient pas la peinture se sont depuis trente ans efforcés de s’enrichir en spéculant sur la vente des tableaux et que l’art, les artistes et le commerce des tableaux en ont beaucoup souffert.

La morale de cette histoire est qu’il ne faut pas, comme on dit vulgairement, « lancer » les tableaux des peintres vivants, car par ce moyen, on obtient des prix forcés qui, ne correspondant pas à la qualité réelle de l’objet , jettent la confusion sur le marché de la peinture mettent en vogue des œuvres médiocres, faussent l’éducation du public à l’égard des œuvres d’art et préparent des paniques ruineuses. Les cours de l’hôtel ne sont guère sûrs que dans la mesure où ils s’établissent sur des tableaux qui, plus ou moins répartis dans les collections, n’ont pas à être lancés et, n’existant plus à l’état de stock entre les mains des marchands ne peuvent pas faire l’objet de spéculations outrées. Les tableaux anciens, en effet, ne paraissent, en général, à la salle des ventes que pour des motifs normaux, par exemple : successions, revers de fortune, nécessité de réaliser immédiatement de l’argent, et non par esprit de spéculation. Les prix qu’ils font correspondent donc, sauf certains obstinations ridicules à une évaluation spontanée des amateurs présents à la vente.

Ainsi, gardons toujours une petite méfiance à l’égard des tableaux d’artistes vivants qui reparaissent constamment à l’hôtel, car c’est la preuve que leurs possesseurs ne tiennent pas tellement à les voir sur leurs murs.

Et laissons les peintres vivants prendre leur place tout naturellement, c’est-à-dire par le plaisir que l’on a à posséder leurs œuvres.

                                               

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© 2005

Cinquante ans de combat contre l'art non-figuratif

A la découverte du peintre Léon Gard (1901-1979) et de ses écrits, où il défend sa conception de l'art inséparable de l'imitation de la nature.