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Sacha Guitry et
Leon Gard

Léon Gard
rencontra Sacha Guitry pour la première fois en 1942 lorsqu’il rapporta lui-même
à l’hotel de l’avenue Elisée-Reclus une toile que le célèbre auteur lui avait
fait porter à réparer. Voici comment le peintre évoque sa première entrevue avec
l’homme de théâtre : « On m’avait recommandé à lui pour le rentoilage et le
nettoyage d’un portrait de femme du 18° siècle. J’attendis cet homme important
prés d’une heure dans l’antichambre avec mon tableau nettoyé et remis en état.
Je le vis enfin paraître. Il revenait de voyage. Je reconnu la silhouette
célèbre, les grandes lunettes rondes, la chemise un peu voyante, le feutre en
bataille et un foulard de soie blanche jeté autour du cou. Il me dit d’un air
méfiant en regardant le tableau : « Vous lui avez mis du rouge aux
joues. » Je n’avais fait que nettoyer le tableau et le rouge vif que les
dames du 18° siècle se mettaient abondamment sur les joues apparaissait. Je lui
fit cette réponse qui parut l’amuser beaucoup car elle était en quelque sorte du
Guitry : « Si j’avais ajouté du rouge, ça ne se verrait pas. » Depuis
nous fûmes amis.
Des
« amis », Sacha Guitry n’en manquait pas alors, car, d’une certaine
façon, il était le roi de Paris et, par conséquent, très courtisé, et comme le
maître aimait à se sentir entouré et admiré, il accordait son amitié avec une
certaine légèreté que Léon Gard réprouvait en silence. Beaucoup se prévalurent
de ses faveurs pendant les jours dorés de son règne, mais quand le drame de
l’accusation de collaboration vint le frapper, cette belle multitude de
prétendus amis disparut complètement, ou presque. Son fidèle secrétaire, Henri
Jadoux, raconte dans son livre de souvenir sur Sacha Guitry qu’alors, seuls deux
journalistes eurent le courage de prendre ouvertement sa défense contre le
lynchage médiatique dont il était l’objet : Jean d’Ars et Léon
Gard.
Pendant quinze
ans, jusqu’à la mort de Sacha, Léon Gard fit vraiment parti du petit
cercle d’intimes, ceux que l’on invitait aux jours de l’an dans l’hotel de
l’avenue Elisée-Reclus ou dans la maison de campagne de Fernay. Il ne fit jamais
étalage de cette amitié et garda même toujours une certaine réserve que Sacha
semblait lui reprocher. Léon Gard raconte : « Un soir, à dîner,
avenue Elisée-Reclus, nous étions quatre ou six personnes dans la petite salle à
manger chinoise. Ambroise, le maître d’hotel, apporta un magnifique
gâteau d’anniversaire portant je ne sais pas exactement combien de bougies, quarante
ou quarante-cinq. Chacun des invités se demandait de qui se pouvait
être l’anniversaire. Sacha s’approcha de moi, m’embrassa, et me dit :
bon anniversaire! J’éclatai de rire : mais ce n’est pas mon anniversaire, je suis
de juillet et nous sommes en septembre! Il mima un air très étonné : Comment,
ce n’est pas votre anniversaire ? Je le croyais. Il réfléchit un instant.
Ecoutez, me dit-il, cela m’arrangerait si vous consentiez à ce que ce soit
votre anniversaire. Je donnai mon accord. Je soufflai les bougies. On entama le
beau gâteau, et l’on porta des toasts au malheureux qui avait un an de plus.
Cette invention, délicieusement comique et très « guitryste »
signifiait évidemment qu’il jugeait mon amitié peu expansive et qu’il aurait
souhaité qu’elle le fût davantage : aussi amusante, aussi gentille, aussi émouvante
que fût la fantaisie de ce soir-là, le côté un peu figé de mon comportement ne se
modifia guère : j’avoue que je ne crois pas qu’en notre société il puisse y
avoir encore des amitiés se rapprochant de celles de Castor et Pollux, Oreste et
Pylade, Achille et Patrocle. Je me sens sans doute trop exigeant pour ne pas
être réticent. Et, enfin, le théâtre avec sa puissance d’illusion et de
simulation me causera toujours quelque inquiétude. Pourtant, au fond de sa
nature, Sacha aimait l’amitié vraie qu’il avait rencontré rarement et dont il
avait la nostalgie.
L’isolement où la
célébrité l’avait placé uni à un scepticisme presque indéracinable rendait
impossible une amitié d’égal à égal et je crois qu’il en
souffrait. »
Léon Gard fit encore
cette observation psychologique profonde au sujet de Sacha
:
« La Vérité est
une grande dame hautaine et sans égards qui ayant blessé chaque être en reste
néanmoins vénérée parce qu’aussi puissante et essentielle que difficile à
atteindre. Sacha Guitry discernait merveilleusement la vérité et la vénérait
plus que tout autre chose, mais il en avait une espèce d’appréhension
superstitieuse. Sa naissance, sa jeunesse, à la fois cahotées et dorées lui
laissaient, tout compte fait, un souvenir âpre de la vérité, qu’il aimait sans la
poursuivre autant qu’il l’eût voulu. Il s’en méfiait finalement, lui qui avait
inscrit dans son bréviaire (recueil de pensées qu’il aimait) cette terrible
pensée chinoise : « C’est la vérité qui empoisonne l’eau des puits. »
Je pense qu’il s’est enveloppé délibérément dans l’illusion du théâtre pour la
fuir, pour que les choses paraissent comme il les souhaitaient avant d’être
comme elles sont en réalité. Aussi, sa vie était elle quelque chose de factice,
de trop brillant et d’amer : il avait réussi à étouffer la vie par le décor
merveilleux qu’il avait dressé en magicien, mais de loin en loin une petite voix
sortait de l’amoncellement des décors, lui disait que ce n’était qu’un décor, et
il faisait taire cette voix par de nouveaux décors. »
Carte de Sacha Guitry envoyé
du Cap d'Ail à Léon Gard

Télégramme de Sacha Guitry à Léon
Gard pour une invitation à souper.
Sacha demanda à Léon
Gard de peindre un portrait de l’actrice Jeanne Fusier-Gir dans le rôle de Julie
Billanbois pour la création de « N’écoutez pas Mesdames ». Ce tableau
peint à la manière de Toulouse-Lautrec excita la verve de Sacha qui s’amusa à
faire passer le peintre pour l’auteur de la Joconde. Il le présentait parfois
ainsi : « Léon Gard, cet homme effrayant qui, si on lui parlait de
la Joconde, pourrait se mettre à sourire! ».

Portrait de Jeanne Fusier-Gir par Léon Gard pour
la création de "N'Ecoutez pas Mesdames"
Il fit ensuite le
portrait de Sacha, que ce dernier préférait à celui que Van Dongen avait exécuté
de lui. « Sacha posait bien », dit Léon Gard, « mais peu de
temps, pas plus de dix minutes. Il revenait une demi-heure après en disant :
« avouez que je ne vous ai pas trop dérangé ». Ce portrait resta
accroché dans le bureau de l’avenue Elisée-Reclus jusqu’à la mort du
maître.

Portrait de Sacha Guitry par Léon
Gard.
Léon Gard peignit également deux
portraits de l’actrice Lana Marconi (dernière femme de Sacha). Plusieurs
tableaux, fleurs ou natures mortes, achetés ou offerts, vinrent s’ajouter à la
riche collection de Guitry, où à côté de toiles impressionnistes et de maîtres
plus anciens, se trouvaient quelques Picasso ou Matisse. Evidemment, Léon Gard,
qui décochait des flèches dans le journal « Apollo » contre la
peinture cubiste et non-figurative, n’a jamais caché à Sacha ce qu’il pensait de
certaines des toiles de sa collection.

Photo prise chez Sacha Guitry, 18 avenue Elisée-Reclus, avec le
portrait par Léon Gard de Lana Marconi (Mme Guitry) sur le chevalet et la
boite de couleur du peintre (novembre 1951).


article de Léon Gard paru dans le journal "Apollo" en
1947.
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