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TROIS CRITERES DE DESSIN
Les mains, les pieds et les oreilles
Par Léon GARD 
Le péché mignon de beaucoup d’artistes est
de se croire le centre du monde de l’art : cela provient de ce que le critérium
du talent n’étant pas énoncé, ils en profitent tout naturellement pour conclure
en faveur de leur supériorité.
Cette facilité à se donner le premier rang
n’est que trop humaine, et si elle se rencontre infailliblement chez les adeptes
des formules d’avant-garde, qui s’adonnant aux arts plastiques sans les
comprendre, ne sont gênés par aucune admiration qui les détourneraient de la
leur propre, on l’observe aussi chez maints artistes traditionalistes, parce
qu’ils se sont fait une notion trop sommaire, trop légère des règles de l’art,
et que ce manque d’approfondissement les incline à se tenir trop tôt
satisfaits.
Combien de fois aussi des éloges
maladroits, disproportionnés, qu’on ne demandait qu’à croire littéralement, ont
déséquilibré toute une vie ! Que de complaisance nous mettons à traduire notre
petit succès de public comme le signe de notre immense talent ! Comme on
voudrait, enfin, que cette notoriété que souvent l’on sait très bien, en son for
intérieur, avoir été acquise par des malices, des intrigues, de la publicité
habile, comme on voudrait qu’elle fut justifiée par le seul talent; et à force
de le vouloir, on le croit vraiment !
Hélas, le tour du jugement arrive tôt ou
tard. Je ne parle pas du grand, du Jugement Dernier, mais du bilan qu’un vivant
est amené, parfois dans les circonstances les plus inattendues, à faire de ses
actions, de ses ouvrages.
A la fin de sa vie, Meissonier écrivit
cette pensée fort émouvante, dans laquelle un doute sur son génie n’est pas
exclu : « Le temps remet en place à leur vraie valeur toutes les âmes. La
valeur réelle d’un homme ne peut être cotée qu’à sa mort, quand le bruit des
amitiés s’est éteint sur la pincée de cendres, après les discours du tombeau,
affectueux ou officiels; alors le monument s’écroule ou résiste glorieux inondé
de lumière et d’admiration ».Qui dira la part exacte de désillusion sur
soi-même, en débit de toutes les consécrations du moment, contenue dans cette
dramatique pensée ?
Il faut enfin que cesse ce vague dans les
principes de l’art engendrant une effroyable décadence de la qualité des œuvres
d’art, du fait qu’il permet également à chacun de se dire le plus capable en
vertu des pouvoirs qu’il se confère à lui-même avec d’autant plus d’empressement
qu’aucun critérium ne s’oppose à ses prétentions. L’autorité en art n’est plus
aujourd’hui qu’une question d’obstacles matériels à franchir : ceux qui les ont
vaincus prennent l’autorité avec les places; ceux qui n’ont pas pu réussir à les
vaincre crient à l’injustice, au talent brimé, et se rangent dans une opposition
active qu’ils espèrent fructueuse quelque jour. Peu se demandent sérieusement le
mérite qui justifieraient ou les postes qu’ils ont ou ceux qu’ils voudraient
avoir : pour la plupart, les obtenir, c’est les mériter, et ne pas les obtenir,
c’est être frustré. Cet état d’esprit a amené un tel désordre, tant dans le
spirituel que dans le temporel, qu’on ne fera jamais assez d’efforts pour
retrouver les critères permettant de lutter à la fois contre l’arrivisme et
contre des prétentions qui n’ont pour point d’appui que des illusions sur
soi-même.
C’est pourquoi je veux aujourd’hui proposer trois critères
du dessin : les mains, les pieds, les oreilles. Le critère de l’harmonie des
couleurs que j’ai récemment proposé ici-même, a provoqué quelque stupeur, mais
aucune contradiction, bien que je fusse prêt à accueillir et à étudier cette
dernière avec beaucoup d’attention : ce qui indique, me
semble-t-il, que si j’ai pu causer de l’embarras, ou même momentanément du
déplaisir à certains artistes, aucun n’a cru de son devoir de s’inscrire en faux
contre mes précisions. La confusion, l’ambiguïté, sont cause de tous nos
malheurs, mais elles séduisent par la facilité et la licence qu’elles
permettent. Tout au contraire, la clarté, sans laquelle on ne peut déceler le
mal ni par conséquent en apporter le remède, choque parce qu’elle ne fait grâce
de rien, et dérange aussi maintes habitudes mentales ou pratiques. Il est donc
probable qu’à reconnaître la qualité d’un dessinateur par les mains qu’il
dessine, il faut étudier tous les maîtres en général, et en particulier les
adeptes du trait précis, tels que : Van Eyck, Durer, Holbein, Raphaël, David,
Ingres, Degas, etc… car les maîtres sont des maîtres notamment parce qu’ils ne
sont jamais tombés dans l’aberration de croire que la main, cet instrument
magnifique du cerveau, puisse être relégué à un plan subalterne.
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Titien
Dürer
Léon Gard (détail du portrait de Jeune femme en noir)

Picasso
(détail du portrait de Mateu de Soto)
Les pieds (nus, bien entendu) un des motifs
les plus difficiles qui soient à dessiner, offrent un critère de dessin plus
commode que les mains parce que plus ingrat. Ne concourant pas, comme les mains,
aux gestes, n’accompagnant pas les expressions physionomiques, ils ne servent
qu’à marcher et à se porter, et la grâce d’un mouvement du pied ne peut guère
distraire de son faible dessin. Pourtant, leur inconvénient, en matière de
critique, est de paraître trop rarement dans les tableaux.
Hans
Holbein ("christ au tombeau")
Picasso
Mais il y a une partie de la figure humaine
qui est probablement le critère le plus sûr en matière de dessin : c’est
l’oreille. Contrairement à la main et au pied, l’oreille est statique, ne
concourt à aucun geste, reste toujours semblable à elle-même. Mal dessinée, elle
ne peut être rachetée par la grâce d’un mouvement, n’est pas mobile comme l’œil,
ne sourit pas comme la bouche, et cependant, dans son extraordinaire complexité
de forme et son dessin implacablement précis et immuable, elle garde une intense
expression. Enfin, la matière cartilagineuse en est très particulière et offre
une légère transparence presque insaisissable par la subtilité des valeurs (et
en peinture, des tons) qu’elle prend dans ses modèles compliqués. Se doute-t-on
qu’on pourrait classer la qualité des peintres de figures uniquement par leurs
oreilles ?
Léon Gard (détail d'un
autoportrait)

Rubens (détail d'une "tête de nègre")
Prenons les plus grands noms de l’art selon
le verdict de la postérité, et devant lesquels nos plus acharnés prétendus
révolutionnaires s’inclinent parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement : il
n’en est aucun qui ait dessiné de mauvais oreilles. De plus, la réciproque est
vraie : il n’est aucun artiste sachant très bien dessiner une oreille qui ne
soit pas un maître. Connaît-on une oreille mal dessinée de Van Eyck, d’Holbein,
de Titien, de Véronèse, de Raphaël, d’Ingres, de Degas ? Par contre, peut-on
citer un mauvais peintre qui dessinait et peignait bien les oreilles ? J’en
viens hélas, aux accusations précises : contrairement aux noms que je viens de
citer, connaît-on une oreille bien dessinée de Meissonier, de Gustave Moreau ou
de Picasso, pour choisir trois exemples très différents de notoriétés
contemporaines ?

Picasso (détail
du portrait de Mateu de Soto)
Mes trois critères du dessin feront à
beaucoup l’effet d’une pilule désagréable et j’en demande pardon à
l’avance.
On a souvent dit que la façon dont on
faisait les mains était, en matière de dessin, une sorte de critérium. Ce moyen
de vérification est certes très fondé dans un certain sens, car le bon dessin
d’une main demande en effet un très grand talent. Pourtant, il offre un
inconvénient : celui de prêter à confusion dans la notion de ce qu’on appelle un
bon dessin. Les mains ne gardent pas l’immobilité et donnent naissance à des
gestes : il arrive donc qu’on oublie le médiocre dessin des traits de la main en
faveur d’un geste juste, expressif, et qu’on appelle main bien dessinée, une
main qui n’est que le prétexte à un joli geste. Il arrive enfin qu’une main
tracée correctement selon l’anatomie passe pour être bien dessinée, ce dont on
ne se contenterait pas pour le dessin d’un visage. Bref, le dessin d’une main
cesse d’être un critérium valable lorsqu’on cesse d’y voir un portrait pour n’y
plus voir que l’indication d’un accessoire utile : toutes les mains de maîtres
sont en effet des portraits aussi soignés que les figures. Pourtant, comme
beaucoup d’artistes ont pris l’habitude de croire qu’un œil a plus d’importance
qu’un doigt, et qu’on peut traiter légèrement celui-ci lorsqu’on s’est
suffisamment occupé de celui-là, on ne situe plus très bien le véritable rang
hiérarchique qu’il convient de donner au dessin d’une main, et l’on se contente
de trop peu parce qu’on demande trop peu.
L. G.
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