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       Qu’est-ce que la bonne peinture ?

                      (article paru dans le journal Apollo en novembre 1948)

                                   Par Léon Gard

  C’est Montaigne, je crois, qui a écrit : « Rien de plus honteux que d’affirmer sans connaître ».

  C’est pourtant ce que faisaient les messieurs qui, l’autre soir à la radio, tenaient une discussion sur la question suivante : « Faut-il débarrasser les musées des croûtes ? ».

  Il était élémentaire, puisqu’il s’agissait de condamner, de définir l’objet de la condamnation. Cependant, aucun des juges ne parvint à nous dire ce qu’est une croûte. Cela n’empêcha pas l’un d’eux de parler de brûler impitoyablement toutes les croûtes : vouloir brûler un coupable dont on ne peut définir la faute, c’est pire qu’une absurdité, c’est un crime, car c’est vouloir tuer sciemment celui qu’on prétend arbitrairement être tel.

  Certes, nul n’est tenu de savoir discerner un chef-d’œuvre d’une œuvre médiocre, mais alors qu’on ne se mêle pas de prononcer des sentences. La radio à beau être un instrument merveilleux, elle n’est jamais qu’un instrument et ne confère pas le savoir : lorsqu’on n’y prononce une bêtise, cette bêtise, pour être véhiculée par le vaste monde n’en reste pas moins bêtise, et au jugement de l’auditeur attentif et informé, la fausse autorité que lui prête le micro n’est que le surcroît de ridicule de devenir gigantesque.

  Il n’est pas besoin de micro pour donner à ces messieurs, pour leur prochaine discussion sur la matière, la définition qui leur manque. Le public s’est tellement aperçu de leurs lacunes, qu’ils me font de la peine, et je veux répondre à la question devant laquelle ces grands arbitres ont « séché ».

  Qu’est-ce qu’une croûte ? Une croûte est le contraire d’un chef-d’œuvre.

  Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ? Un chef-d’œuvre d’art plastique est, comme toutes les sortes de chefs-d’œuvre, un ouvrage qui atteint pleinement le but de l’art.

  Et quel est en matière d’art plastique, le seul but possible ? C’est la plus haute qualité de forme et de couleur.

  Et quel est le modèle suprême déterminant la qualité de la forme et de la couleur ?

  La réponse est fournie par cette définition de Michel-Ange, lequel, malgré tout, conserve voix au chapitre : « La bonne peinture n’est autre chose qu’une copie des perfections de Dieu ».

  Et qu’est-ce que les perfections de Dieu, sinon des perfections que l’on voit dans la nature et qu’on a envie de reproduire pour prolonger leur exquise résonance dans l’être humain ?

  Sans doute n’ajoute-t-on rien à une beauté de la nature en la copiant, pas plus qu’en s’écriant : « Mon Dieu que cela est beau ! ». Mais le destin de l’homme n’est pas d’éprouver des émotions seul : il est doux à l’homme de communiquer avec l’homme.

  En précisant les fins de la bonne peinture, avec l‘aide de Michel-Ange, je crois ne pas faire peu, bien que je sache ne pas avoir convaincu les pauvres naïfs qui se prennent délibérément pour des dieux, adoptant la suggestion de cet idiot d’Apollinaire : « le peintre doit avant tout se donner le spectacle de sa propre divinité ».

  Pourtant, en dehors de ces fous prêts à s’agenouiller devant le moindre balbutiement de leur main et de leur cerveau, et dont l’esprit me paraît sérieusement déficient ou perverti, il reste encore tous les autres malentendus.

  Les confusions, de quelque côté que ce soit, restent la cause éternelles des aberrations : aussi bonne que soit en elle-même la religion choisie, on l’applique souvent mal, les exemples les plus déplorables sont pris pour bons, et lorsqu’on est dans la tendance on croit avoir tout fait.

  Or, il est peut-être temps de signaler certaines confusions qui, déjà, se manifestent dans le mouvement de réaction contre l’ « ultra-moderne ».

  On commence, en effet, à voir fleurir, dans les galeries de quelque renom, des expositions assez tapageuses d’œuvres de genre prétendu « classique ».

  C’est devant cette sorte d’expositions que je suis bien forcé de me dire qu’il n’y a pas que les non-figuratifs qui sabotent les perfections de Dieu.

  En face de cet excès contraire, on ne saurait être trop ferme ni trop précis : les perfections, ce n’est en aucune façon des fadaises, des pastiches grossiers des écoles anciennes avec des mains — sans parler du reste — mal dessinées, de couleurs discordantes, accompagnées d’ « enjolivements » bêtes et serviles. Entourer le tout de cadres somptueux tape dans l’œil des badauds mais n’y met point ce qu’il y manque.

  Nous ne sommes plus ici en présence d’abstractions incompréhensibles qui, n’obéissant à aucune règle énoncée, donnent difficilement prise : il s’agit de faire une vraie tête, un vrai bras, une vraie main, et lorsque l’on compare avec la nature, il est aisé de mesurer l’abîme qui sépare la croûte de l’œuvre de maître.

  Pour beaucoup, maintenant, à qui l’éternelle illusion de la vanité enlève le sens critique envers leurs œuvres ou qui ont simplement l’œil mal fait, faire de la mauvaise imitation sera faire de la bonne peinture. Hélas! trois fois hélas!

  Les peintres qui n’ont pas le sens du dessin ni de la couleur, qui n’en perçoivent pas, ou ne peuvent en exprimer les vigueurs et les infinies délicatesses doivent renoncer à se croire de véritables artistes. Quant aux amateurs d’art, s’ils sont de sang-froid, impartiaux et doués d’un appareil visuel suffisant, qui ont pu admirer à première vue une médiocre imitation, ils parviendront infailliblement à discerner, à force de comparer l’original avec la copie, en quoi pêche celle-ci. Il n’y a donc peut-être pas lieu de s’effrayer outre mesure de cette offensive des faux classiques, car le cas de ceux-ci est plus clair, puisqu’ils avouent des règles, que celui des non-figuratifs qui ne s’appuient que sur des prétentions pures.

  Certes, tout compte fait, le plus grand de tous les malheurs est qu’il y ait si peu de grands artistes au milieu de l’océan de gens qui visent à faire de l’art. Mais le second grand malheur est bien, je crois, l’envahissement de l’art par le charlatanisme qui nous a valu cette marée de productions incohérentes et agressives qui, aujourd’hui, tendent à la désuétude. Et, sans doute, le troisième malheur est l’énorme proportion d’œuvres d’une médiocrité inconsciente parmi celles qui sont honnêtes, mais ce malheur n’est qu’un malheur, et pour ainsi dire normal et prévu, ce qui n’est ni une catastrophe ni une maladie.

  A dire vraie, l’année picturale 48, considérée en elle-même, dépose un bilan assez sinistre, car deux profondes décadences s’y opposent, s’y éclaboussent. D’un côté les néo-cubistes et diverses variétés de non-figuratifs, archi-usés, s’éternisent dans leurs conformistes et fastidieuses « audaces », et font, comme me disait un ami, de la peinture de vieux. De l’autre, de soi-disant classiques, de la plus médiocre qualité picturale, s’agitent et croient leur heure venue. Dans cette guerre de nullités, les marchands se recroquevillent sur les noms anciens et les critiques d’art ne savent plus sur quel pied danser.

  Prions pour 49.

                                                  

© 2008