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           QUAND LES ARTISTES SONT

                     CONTRE L’ART

                                   Par Léon Gard

                     (article paru dans la revue Apollo en juillet 1948)

  Il y a des prêtres dont les agissements nuisent à la religion, des militaires à l’armée, des royalistes à la monarchie, des républicains à la république.

  Il y a aussi des artistes dont le comportement est préjudiciable à l’art.

  L’artiste fait une sorte d’ouvrage dont la seule valeur est spirituelle, car, même lorsqu’il embellit des objets matériellement utiles, il est évident que ces objets rendraient les mêmes services s’ils étaient moins beaux. De plus, il est des ouvrages faits par les artistes, comme par exemple un tableau ou une statue, qui ne servent absolument à rien dans le domaine utilitaire : il est donc obligatoire d’admettre que leur valeur n’est faite que d’intelligence.

  Or, s’il est vrai que dans la masse des gens exerçant un métier consistant en des travaux d’ordre pratique, il en est une foule d’honnêtes, à plus forte raison doit-on penser que ceux qui ont choisi un métier dégagé par définition de la matière ne peuvent, sous peine de déroger à la loi qu’ils se sont donné eux-mêmes, se laisser aller à des procédés bas.

  Quoiqu’on tienne pour impossible de définir les règles du beau, l’on peut du moins admettre que de consacrer sa vie à sa recherche et à son triomphe est la marque d’un esprit noble qui ne s’accommode ni d’arrivisme, ni de mercantilisme et que s’il n’est pas aisé d’évaluer rapidement un artiste à la seule façon dont il applique des principes mal connus eux-mêmes, il est cependant possible de s’apercevoir qu’il ne l’est pas en ce qu’il n’agit pas en artiste, c’est-à-dire en ce qu’il met ses actes en contradiction avec le choix d’une carrière faite toute d’idéal. La tâche d’un véritable artiste est de soigner d’abord ses ouvrages et non sa renommée. Il n’en est que plus évident qu’il ne doit pas mettre ses soins dans sa seule renommée, c’est-à-dire songer continuellement au meilleur moyen d’écarter, et au besoin d’écraser les concurrents possibles pour se placer lui-même au premier rang. Pourtant, en voit-on beaucoup ne pas agir ainsi ? Hélas! il nous faut constater avec chagrin que parmi ceux qui s’intitulent artistes trop se conduisent comme des arrivistes sans scrupules, si tant est qu’on puisse sans pléonasme accoupler ces deux termes.

  Et qu’on ne croie pas que je veuille là désigner seulement ceux qui ont fait de l’ultra-moderne par opportunisme et par calcul. Certes, ils existent bien, mais ce serait trop simple et trop beau s’il n’y en avait pas d’autres.

  Il y faut ajouter tous les arrivistes qui n’ont pas cru devoir jouer la carte ultra-moderne, convaincus qu’elle n’était pas profitable, ou qu’elle était trop hasardeuse, ou encore parce que, point assez jeunes, leur « manière » était déjà fixée lorsqu’ éclatèrent les discussions sur « l’art nouveau » et qu’ils ont condamné le modernisme moins par conviction que parce qu’ils ne pouvaient plus, passé cinquante ans, et souvent nantis de places, s’offrir le ridicule et courir le danger de muer.

  Cela explique que parmi les tenants d’un art honnête, il en est qui ne craignent pas d’user des intrigues et de la sorte de publicité éhontée à laquelle se livrent couramment les gens de notre époque qui, impuissants à faire connaître leur nom par leur talent, s’efforcent de le faire prononcer en le prononçant eux-mêmes très souvent, et en le faisant afficher partout, coûte que coûte.

  Certes, dans un article récent, je dénonçais plus spécialement la publicité proprement charlatanesque, car lorsqu’on fait tant que de s’en prendre à la supercherie on choisit ses exemples dans ce que la supercherie offre de plus caractéristique et de plus achevé. Néanmoins, ce n’est pas parce que le cubisme, le surréalisme, le non-figuratisme, le « nouveau réalisme », etc. prêtent à une forme adéquate d’imposture que ceux qui en sont restés à une forme d’art honnête — et sur ce point on ne saurait trop les louer d’avoir gardé au moins cette honnêteté — ne pratiquent jamais des méthodes d’arriviste, ces méthodes qu’on peut résumer par un mot : « la loi de la jungle ».

  Eh oui, voyant la réussite pécuniaire plus ou moins tapageuse de certains de leurs confrères d’avant-garde, beaucoup de pompiers, beaucoup plus qu’on ne croit, ont fait des réflexions amères tenant davantage de la cupidité dépitée que de la foi artistique blessée : Ah ! Ce sont des malins ! Si j’avais su… Ce qui prouve d’abord qu’on peut choisir le genre « avant-garde » par calcul, et ensuite que les pompiers et les avant-gardistes sont souvent des gens de même sorte, les uns ayant franchi le pas, les autres ne l’ayant pas franchi, mais montrant dans leur brutal appétit de réussite les mêmes sentiments inélégants.

  Aussi, lorsqu’un de ces « pompiers-à-regrets » vient nous dire : bravo pour votre campagne ! Je suis tout avec vous, etc., il n’y a pas lieu d’en être autrement fier, car on sait bien que s’il était encore temps pour lui, et s’y la vogue y prêtait toujours, il n’hésiterait pas à se jeter dans n’importe qu’elle pitrerie pourvu qu’il la croie rentable. N’en a-t-on pas vu assez récemment sur la limite de la jeunesse qui, n’ayant pas « réussi » dans le genre raisonnable ou demi-audacieux, se sont brusquement lancés dans la déformation ou le non-figuratif ? C’est le geste classique, infiniment attristant, d’un certain genre de pompiers, hésitant, se décidant toujours après la bataille, compromettant tout sans convaincre personne.

  Des deux sortes de pompiers, les intégraux ou les camouflés en avant-gardistes, quels sont les plus dangereux pour l’art ? leur différence est plus une différence de caractère, les uns étant plus hardis et les autres pusillanimes, et une différence de génération, le conformisme des plus jeunes s’orientant dans un sens autre que celui des plus vieux, que de famille. Il est donc difficile de décider quels sont les pires. Les uns comme les autres sont avides de places, d’honneurs, de profits, prêts à tout pour les obtenir, et je pense que s’ils n’assassinent pas Michel-Ange, Rembrandt et Renoir, c’est qu’ils sont déjà morts, et que s’ils ne détruisent pas leurs œuvres, c’est qu’ils n’y voient aucune nécessité pour leur avancement, ou qu’ils y voient même un inconvénient lorsque d’aventure, ils en sont possesseurs, ou profiteurs de quelque façon.

  Il me reste pourtant un vague espoir à l’égard d’une de ces deux variétés d’arrivistes.

  Ceux qui ont donné dans l’abscons ont, en plus de leur égoïsme et leur avidité, détruit de fond en comble l’édifice naturel de leur sensibilité et de leur jugement en même temps que qu’ils se sont efforcés de corrompre le jugement et la sensibilité du public. Ils ne se sont pas bornés à commettre de simples injustices sur le plan des valeurs artistiques et sociales, ils ne se sont pas contentés de défendre brutalement leurs intérêts pratiques, mais ils se sont faits encore les théoriciens de leurs entreprises en donnant à leur soif de réussite toute matérielle des motifs intellectuels, des motifs d’évolution artistique. Il ne leur a pas suffi d’agir pernicieusement, ils ont encore voulu démontrer que c’étaient eux qui agissaient bien et les autres mal. Il y a entre eux et les simples arrivistes la même différence qu’il y a entre l’assassin qui dit : j’assassine, c’est horrible, mais tant pis, ça me rapporte ou ça me sauve, et celui qui calomnie sa victime et prétend qu’elle méritait bien d’être assassinée. Peut-être leur plus grande faute est-elle d’avoir cherché à se persuader eux-mêmes de la légitimité de leur faute, car c’est sans doute là le dernier mot de la corruption puisqu’elle s’étend aux replis intimes de l’esprit et de la conscience. Ils ont voulu se prouver à eux-mêmes qu’ils étaient supérieurs à tout, ce qui les a obligés à rompre avec tout et à rester seuls devant leur orgueil.

Les arrivistes pompiers, au contraire, ont gardé ce me semble quelque chose de sain. Par le fait même, précisément, qu’ils sont les suiveurs de la tradition, même s’il ne se l’assimilent pas très bien, même si la vraie grandeur des maîtres leur échappe le plus souvent, même si leur caractère n’est pas très noble, ils se trouvent, par la force des choses, engagés dans des « fréquentations » qui ne peuvent qu’améliorer et fortifier.

C’est pourquoi, malgré leur égoïsme, leur incompréhension, j’imagine que leur cas n’est pas désespéré.

                                                 

© 2008