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     REVISER LES VALEURS

                              Par Léon Gard

               (article paru dans la revue Apollo en novembre 1953)

 

  Nous ne parlerons pas de Fauves, Cubistes, Surréalistes, etc., non tous dénués de talent, mais démesurément enflés par leurs marchands qui, ayant cru bien faire de les stocker (quelle est l’importance de ce stock : 25 000 ou 30 000 tableaux peut-être ?), se sont trouvés entraînés, par l’ampleur du capital engagé et de la plus-value escomptée, à entretenir leur panégyrique continuel dans le monde entier au moyen de tout l’arsenal dont dispose la publicité moderne et avec l’appât de nombreux intérêts. L’intervention du mercantilisme dans la réputation de ces groupements est trop massive et trop visible pour que cette réputation soit sérieuse comme celle de Michel-Ange ou d’Ingres.

  Mais nous parlerons de ces noms sacrés qui sont les noms, certes, de très grands artistes, mais envers lesquels, pour des raisons discutables , on veut nous tenir dans un respect idolâtre, tels que : Cézanne, Renoir, Van Gogh.

  Oui, ces hommes avaient du génie. Mais après avoir jugé d’abord exécrables toutes leurs œuvres, il est excessif de les juger toutes sublimes.

  Dans un certain nombre de ses tableaux, Cézanne s’est cherché sans bien se trouver, Les Joueurs de cartes, par exemple. Ce tableau célèbre est fort curieux par le processus, mais on ne peut pas dire qu’il soit réussi : Cézanne ne s’y montre maître, ni de son dessin, ni de sa couleur. Autant la Nature morte aux oignons (actuellement au musée du jeu de Paume*) est un beau tableau par son parfait équilibre de tous les éléments, autant celle aux Oranges et pommes rouges, de l’ancienne collection Camondo, est dure et criarde, avec, certes, de très beaux morceaux.

  Renoir, après 1890, est affligé d’une espèce de daltonisme qui baigne ses œuvres d’un ton rouge brique ou lie de vin, sur lequel explosent parfois des bleus mal venus et où son dessin, qui reste sensible, tourne néanmoins à trop de mollesse, comme dans la Jeune femme au corsage bleu-outremer qu’on peut voir au musée du Jeu de Paume*.

  Quant à Van Gogh, peintre merveilleusement doué, mais moins équilibré qu’un Cézanne, si ses chefs-d’œuvre sont enchanteurs, ses erreurs sont tumultueuses et catastrophiques : notamment le portrait du Dr Gachet, entré récemment au musée du Louvre*, est d’une couleur violemment discordante.

  Ces peintres, victimes de leur temps d’une cabale montée par les marchands de la peinture à la mode d’alors et des critiques tout dévoués à celle-ci et à ceux-là — tout comme aujourd’hui — sont actuellement portés aux nues par les descendants de ces mêmes marchands et de ces mêmes critiques. Si l’on croyait pouvoir penser que ce revirement est dû à un désir de rendre justice à des artistes cruellement méprisés de leur temps, il serait sympathique jusque dans ses exagérations mêmes, envers lesquelles on éprouverait l’indulgence que provoque le bon vouloir.

  Mais les raisons des dithyrambes particulières devant les tâtonnements de Cézanne, les outrances déséquilibrées de Van Gogh et la décadence visuelle de Renoir ne sont pas aussi louables : on sent qu’elles visent à justifier les tentatives les plus contestables des artistes modernes, et que, lorsqu’on a plus de défauts que de qualités, il soit profitable de faire l’apologie des défauts des grands artistes. C’est ainsi qu’un maladroit impuissant se présente comme descendant de Cézanne, un daltonien descendant de Renoir, un maniaque empâtant sa toile de couleurs criardes, descendant de van Gogh.

  L’apologie de la tare est un vice répandu : ne pouvant ressembler à un grand homme par ses qualités, on fait l’éloge chez lui de ses rhumatismes, de la calvitie ou de la boiterie pour pouvoir plus aisément se comparer à lui. En peinture, il n’est que de voir les expositions, les Salons, pour y constater le nombre incalculable de produits suscités par les ratages de Cézanne, les déliquescences de Renoir et les intempestivités de van Gogh. De plus, hélas, les qualités à l’état de potentiel que l’on discerne dans les œuvres non-réussies des grands artistes sont purement et simplement absentes de ces œuvres scories. De même, lorsqu’on se recommande avec ostentation du Greco, il s’agit toujours de l’époque de sa vie où une maladie visuelle le portait à déformer. Et si l’on invoque les peintres primitifs, c’est de préférence les peintres romans, par exemple, qui, barbares, maladroits et ignorants, sont loin d’être des modèles à proposer, quelque savoureux, louables qu’ils soient par leur sincérité : seule chose que les modernes n’imitent plus.

  C’est ainsi que l’à-peu-près, cette plaie de l’art moderne, née de l’incapacité et de la paresse satisfaites d’elles-mêmes, envahit les chemins et les places au nom des plus grands artistes.

  Autant Cézanne, Renoir, Van Gogh auraient eu besoin d’être compris et protégés de leur vivant, autant il est inutile qu’on prenne aujourd'hui leur défense : si nous ne comprenions pas la juste leçon de leurs œuvres, c’est nous qui en souffririons par tout ce que nous perdrions, et non pas eux là où ils sont maintenant. A plus forte raison est-il inopportun après avoir commis l’absurdité de les rejeter tout à fait, de commettre la même absurdité dans le sens inverse, c’est-à-dire de voir dans leurs défauts les plus flagrants leurs plus grandes perfections.

  Il faudra enfin se remettre au travail sérieux, vaincre sa paresse, ses mauvaises habitudes, ses préjugés et examiner les critiques d’art et les impuissants. Il faudra reprendre l’habitude de rejeter toute œuvre qui ne porte pas en elle-même sa propre explication, exiger qu’elle montre où elle veut aller pour qu’on puisse vérifier si vraiment elle y va. Il faudra refuser toute légende prestigieuse créée autour d’un nom avant d’avoir vu de ses yeux et de ses seuls yeux.

  Et l’on sera peut-être tout étonné de constater que l’on redonne ainsi à certains la même place que la postérité leur a déjà donnée.

  La postérité ne se trompe jamais. Les intérêts grossiers des vivants, au contraire, les fait dérailler : efforçons-nous donc de mettre une sourdine à nos intérêts les plus bas, afin de tendre à nous rapprocher de la lucidité du Temps.

  Cézanne, Renoir, Van Gogh sont de grands artistes, mais c’est aller à l’encontre de ce qu’ils furent, de ce qu’ils voulurent que d’en faire des fétiches, des espèces de veaux d’or, car les idolâtres sont le contraire de gens compréhensifs et ils brûlent aussi facilement qu’ils ont adoré.

  Les vrais admirateurs de Cézanne ne sont pas ceux qui béent d’admiration devant n’importe quel de ses tâtonnements, les vrais admirateurs de Renoir ne sont pas ceux qui « préfèrent » sa  dernière manière, et les vrais admirateurs de Van Gogh ne sont pas ceux qui montrent une prédilection pour les œuvres de l’aliéné.

  Déblayons un peu l’art des superstitions intéressées qui le rapetissent et le paralysent.

 

  * Tableau actuellement au musée d'Orsay

                                          

 

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