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Sur la nature morte
Par Léon Gard
(article paru dans la revue Panorama en 1943)
Il a fallu des siècles pour comprendre ou pour admettre que la religion, la mythologie, la figure humaine, ne sont pas la seule source d’art : ce n’est guère qu’au dix-septième siècle que les peintres ont commencé de faire des tableaux de nature morte. On s’est aperçu que les choses inertes, soit par nature, soit parce qu’elles ont cessé de vivre, peuvent contenir une grande beauté. Ce qu’on a moins compris, peut-être, c’est que n’importe quel élément de nature morte n’offre pas un bon thème artistique. L’art plastique est une recherche d’harmonie visuelle dont la règle est le culte de la nature, et qui peut se résumer dans cet article de foi : En fait d’harmonie, la nature ne se trompe jamais. Le principe vaut au-delà de l’art même; ceux qui se sont amusés à le contester, ne sont que des sophistes et faiseurs de paradoxes. Malheureusement, c’est nous qui nous trompons parfois dans notre façon de consulter. Il nous arrive d’invoquer la nature, alors qu’en fait, ce n’est point de la nature qu’il s’agit. Par exemple, si nous avons sous les yeux une affreuse potiche, ce serait stupide de la peindre au nom de la nature, car, en réalité, elle ne l’exprime point. Mieux vaut peindre un croûton de pain avec un morceau de fromage (que de merveilles Chardin n’a-t-il pas tirées des plus humbles objets!) qu’un prétendu objet d’art qui, par sa forme et sa couleur vicieuses, contredit toutes les œuvres du bon Dieu. Je vais plus loin : l’innocent bouquet de fleurs risque, neuf fois sur dix, de n’être pas un bon élément artistique. On dit que l’usage de placer des fleurs dans un vase rempli d’eau pour décorer les appartements a été introduit par Berthe au Long Pied, la mère de Charlemagne. C’est peut-être prêter beaucoup d’initiative et d’influence à cette aimable dame. Quoiqu’il en soit, l’innovation fût-elle très heureuse? Les fleurs ne sont certainement pas faites pour être enlevées à leur décor de feuilles et de terre : leurs couleurs vives, adorables dans un parterre, deviennent d’une crudité intolérable lorsqu’elles sont isolées et serrées en bouquet, et comme disent les peintres, elles « viennent en avant ». La petite violette, découverte sous l’herbe, est exquise; par contre, j’ai toujours eu l’œil blessé (j’en demande pardon aux gentilles bouquetières) par la grosse tache vulgaire d’un bouquet de violettes. Une fleur coupée est souvent stupide, un bon peintre, consciemment ou non, use d’artifice pour atténuer sa crudité et sa raideur. L’inconvénient est le même pour les fruits qui ne sont pas de chez nous et qui exigent leur cadre exotique : rien n’est plus difficile à harmoniser dans nos murs qu’une orange ou un citron, car leurs couleurs sont stridentes. Un vrai peintre s’en tire toujours, mais les biais qu’il lui faut prendre sont la preuve de ce que j’avance. Tout différents sont les fruits et les légumes de nos pays; est-ce parce qu’ils sont faits naturellement pour paraître sur nos tables, qu’ils restent toujours nuancés et harmonieux? Quant aux fromages, aux vins, aux viandes, aux pâtisseries, ce sont des éléments merveilleux avec lesquels aucune bévue n’est possible, sinon de les mal voir…
La nature morte offre à l’artiste un remarquable exercice de composition. Un portrait, n’étant qu’un même objet, demande surtout à être tourné et éclairé d’une certaine façon. D’un paysage, s’il ne contient aucune construction humaine, auquel cas il faut parfois supprimer ou modifier, on fait un chef-d’œuvre en copiant littéralement. Mais il est rare que les éléments d’une nature morte se présentent tout composés : il faut les grouper.

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