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Turner et Monet
Par Léon gard
(article paru dans le journal Apollo en mars 1948)
On n’a pas manqué de dire que Turner était un pré-impressionniste. Les impressionnistes eux-mêmes se recommandaient de Turner dans une lettre connue. Mais n’était-ce pas parce qu’attaqués violemment, ils cherchaient un point d’appui valable aux yeux du public dans un exemple précédent ? Car, à vrai dire, il semble que la recherche d’un Turner ainsi que ses moyens d’expression aient été totalement différents de ceux d’un Monet. Certes, il y a bien entre eux cette parenté d’être des rois de la lumière, mais cette sorte de parenté pourrait s’observer entre les peintres les plus dissemblables.
Les moyens picturaux d’exprimer la lumière ne sont pas innombrables, et, en plus de l’éclat du ton proprement dit, ils se limitent à ceux-ci : les glacis, les empâtements, les halos, le poudroiement et enfin la décomposition des couleurs.
Or, Turner, on le constate aisément, a utilisé les glacis, les empâtements, le poudroiement, mais il n’a jamais tenté la décomposition des couleurs, laquelle, au contraire, était la base même des recherches impressionnistes. Turner, qui s’apparente plutôt à Claude lorrain, s’est efforcé d’exprimer l’effet de la lumière par le poudroiement, c’est-à-dire cette buée qui baigne les choses lorsque la lumière est très intense. Monet, tout différemment, a voulu exprimer la lumière non pas en rendant les effets de la lumière, mais en cherchant à créer plus de lumière en décomposant les couleurs de la palette, c’est-à-dire en reproduisant les tons non par le mélange des couleurs sur la palette mais par la juxtaposition de ces couleurs sur la toile, procédé qu’ont repris les pointillistes, et ensuite les « fauves » mais d’une façon trop systématique.
Dés lors, en quoi Turner, ce génial peintre du poudroiement lumineux et de l’espace, est-il un précurseur des impressionnistes, puisque l’essentiel de leurs recherches ne l’a précisément pas préoccupé ?
D’autre part, j’ai parfois entendu dire que Turner était inconsistant : c’est confondre inconsistance et fluidité. Ce qui est au contraire frappant, chez Turner, c’est que ceux de ses tableaux où les valeurs sont particulièrement subtiles, presque imperceptibles, restent étonnamment pleins. Mais pour beaucoup de gens, la solidité, en peinture, c’est la pesanteur affectée du matériau, les valeurs accusées, le gros trait noir appuyé : quelle bêtise! En attendant, les anglais peuvent être fiers de leur Turner, ils ont là un fameux bonhomme.

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